La réduction des coûts et du carburant est une problématique historique du transport aérien qui doit désormais également faire face à une prise de conscience environnementale des voyageurs. TOM.travel s’est entretenu avec Pierre Jouniaux, PDG de Safety Line, qui utilise les données contenues dans les boîtes noires des avions pour optimiser la consommation de carburant en vol en identifiant de nouvelles routes par exemple. Présenté comme le « Waze de l’aérien », il s’agit d’un précieux outil d’aide à la décision pour les pilotes capable de faire économiser jusqu’à 6 % de carburant lors de la phase de montée de l’avion.
Vous aidez les compagnies à réduire leur consommation de carburant lors des phases de vol. Comment fonctionne votre solution ?
Pierre Jouniaux : Nous avons commencé notre activité en développant un modèle d’apprentissage statistique ou Machine Learning afin d’optimiser la consommation de carburant lors du décollage et de la montée des avions. Lors de la phase de montée, OptiClimb a par exemple permis à Transavia d'économiser 82kg de carburant par vol en moyenne. La solution s’appuie sur l’analyse de données collectées dans les boîtes noires des appareils ce qui permet d’identifier par exemple des raccourcis en vol. C’est l’une des particularités de notre solution qui fait l’objet par ailleurs de plusieurs dépôts de brevets.
À noter que les données des boîtes noires de chaque compagnie sont collectées uniquement compagnie par compagnie et exploitées dans le cadre de l’optimisation des vols. Le pilote dispose d’un outil d’aide à la décision pour gagner du temps, réduire sa consommation de carburant et donc permettre à la compagnie aérienne de réduire ses gaz à effet de serre. Au fil du temps, nous avons développé OptiDirect, une solution complémentaire pour optimiser les performances du vol de croisière en trouvant des raccourcis qui ont déjà été validés par le contrôle aérien, l’idée étant à terme d’optimiser les performances lors de l’intégralité des phases de vol soit du décollage à l’atterrissage.
https://www.tom.travel/2020/01/29/quest-ce-que-lintelligence-artificielle/
Quel est le modèle économique et qui sont vos clients ?
Nous travaillons en SaaS et proposons un abonnement mensuel sous forme de licence par avion équipé. La solution étant purement logicielle, elle n’implique pas de frais d’acquisition et d’installation. De plus, la facturation dépend de l’utilisation : les compagnies aériennes qui ne volent pas ne paient pas en ce moment ce qui nous a permis d’éviter de perdre des clients durant le Covid-19. En termes de clientèle, Transavia est notre partenaire d’innovation et nous avons récemment conclu des accords avec Air France, Air Austral ainsi que les groupes Air Asia et TUI. Safran figure parmi nos investisseurs et nous collaborons également avec certains équipementiers comme Thalès sur un projet de recherche visant à remonter en temps réel des données de navigation à bord des appareils.
Globalement, l’avionique actuelle dans les avions reste très limitée notamment en ce qui concerne la communication des interfaces avec l’extérieur. Il faudrait donc attendre la nouvelle génération d’avions pour faire évoluer l’avionique et pouvoir profiter pleinement des performances de notre solution. En attendant, nous mettons notre solution à disposition des pilotes directement grâce à une tablette tactile, un peu comme l’automobiliste qui va préférer utiliser Waze sur son mobile plutôt que le GPS de série intégré au véhicule.
https://www.tom.travel/2019/10/02/iftm2019-comment-laerien-collabore-t-il-avec-les-startups%e2%80%89/
Comment ce type de solution peut-il favoriser la reprise des vols ?
De tout temps l’aérien fait face à une problématique de réduction des coûts et du carburant à laquelle s’ajoute désormais la responsabilité environnementale. Après cet arrêt quasi total des vols, l’industrie n’a d’autre choix que d’intégrer la dimension environnementale à son modèle. Certes, l’achat d’un A320 Neo offre au transporteur un gain de 20 % de la consommation directe, mais représente un investissement non négligeable. Le contexte nous pousse à trouver des solutions malignes pour réduire à la fois les coûts de fonctionnement et l’impact sur l’environnement du secteur.
Nous sommes fiers de prouver que l’innovation peut venir de l’extérieur dans un secteur fortement influencé par les constructeurs où l’accès aux nouveaux entrants est assez restreint. C’est une bonne nouvelle, car il existe de nombreux chantiers de ce domaine avant de voir émerger une première génération d’avion zéro émission peut-être dans les 30 ans à venir.
Bilan de l’expérimentation d’OptiDirect menée avec Transavia depuis juin 2019
- 1895 raccourcis empruntés par les pilotes
- 37 kilogrammes de carburant et 55 secondes de temps économisés en moyenne par raccourci
- 84 tonnes de carburant et 35 heures de temps de vol économisés dans le cadre du test
- Un total de 264 tonnes d’émissions de CO2 en moins
Photo d’ouverture : Safety Line