[Tribune] Amadeus : "Réinventer le voyage à l’ère des agents IA"

Sylvain Roy est Chief Technology Officer d’Amadeus, membre du Comité Exécutif et Président d’Amadeus France.

Nous suivre sur Google
LR

La rédaction

16 juillet 20264 min de lecture

sylvainroy
© Archives Travolution

Sylvain Roy est Chief Technology Officer d’Amadeus, membre du Comité Exécutif et Président d’Amadeus France. Il pilote la stratégie technologique du groupe, la transformation vers le cloud et l’innovation, tout en dirigeant une communauté mondiale de plus de 10 000 ingénieurs. Présent chez Amadeus depuis 2003, il a occupé plusieurs postes de direction avant d’être nommé CTO en 2023..

Sylvain Roy  sur LinkedIn

L’Intelligence Artificielle transforme en profondeur notre rapport à l’information. Dans le secteur du voyage, cette évolution prend une dimension particulièrement ambitieuse. Il ne s’agit plus seulement d’aider le voyageur à rechercher, mais plutôt d’agir en son nom (réserver, acheter, modifier, gérer les imprévus). C’est cela la promesse de l’IA agentique. Une promesse puissante, qui ne pourra se concrétiser qu’à une condition essentielle : l’existence de protocoles robustes, partagés et réellement adaptés aux spécificités du voyage.

MCP : une première brique uniquement, pas une architecture complète

Le Model Context Protocol (MCP), lancé par Anthropic et désormais soutenu par Microsoft, Google et OpenAI, constitue une avancée importante. Il permet aux agents IA de se connecter à des outils et d’accéder à des sources de données hétérogènes grâce à un langage commun. Néanmoins, ce socle, aussi utile soit-il, reste insuffisant.

Le MCP ne couvre pas les flux métiers complexes propres au voyage : réservations, modifications, remboursements ou encore gestion des perturbations. Il ne répond pas non plus aux attentes d’interactions multimodales (voix, texte…) en temps réel, devenues la norme dans d’autres secteurs du numérique. Autrement dit, les API sous-jacentes doivent, elles aussi, évoluer : devenir plus structurées, plus riches en contexte, et capables de supporter des interactions pilotées par des agents autonomes.

Le commerce agentique : un écosystème en construction

Dans cette dynamique, de nouveaux protocoles de commerce agentique – portés par des acteurs majeurs du numérique et du e-commerce – suscitent un intérêt croissant.

Pensés pour permettre des parcours d’achat natifs de l’IA, ils ouvrent la voie à des transactions intégrées directement dans des interfaces conversationnelles, en interaction avec des protocoles comme Agent2Agent (A2A) ou l’Agent Payments Protocol (AP2).

Ces nouvelles approches dessinent des perspectives réelles en matière de distribution et de conversion. Toutefois, elles imposent également une transformation profonde des infrastructures des acteurs du voyage. Et elles soulèvent des enjeux stratégiques majeurs : perte potentielle de contrôle sur le parcours client, opacité des algorithmes des plateformes intermédiaires et dépendance accrue à des écosystèmes technologiques tiers.

Le voyage : un secteur structurellement spécifique

Le voyage n’est pas un secteur de commerce comme les autres.

Là où un produit classique repose sur une référence stable (SKU), une offre de voyage est dynamique, construite en temps réel à partir d’une multitude de paramètres : origine, destination, dates, tarification, services associés, règles tarifaires. Ces offres sont à la fois combinatoires, périssables et fortement encadrées réglementairement, mais aussi chargées émotionnellement.

Leur gestion engage des logiques contractuelles complexes, bien éloignées des standards du Retail traditionnel.

Dans ce contexte, une erreur d’un agent IA dans une commande e-commerce reste généralement marginale. En revanche, la même erreur dans la gestion d’un itinéraire perturbé pour une famille bloquée dans un aéroport peut entraîner des conséquences bien plus lourdes, tant humaines que financières. Cela impose des exigences nettement supérieures en matière de fiabilité, de sécurité et d’explicabilité des décisions automatisées.

Pour être réellement "prêts pour le voyage", les protocoles agentiques devront aller bien au-delà de la simple transaction. Ils devront intégrer la recherche en temps réel à grande échelle, la tarification dynamique, la construction d’offres contextualisées, ainsi que des flux complets de services incluant modifications, annulations et gestion des perturbations. Ils devront également intégrer, dès leur conception, les exigences d’identité, de conformité réglementaire et d’exécution multi-acteurs.

Un nouvel équilibre dans la chaîne de valeur

Au cœur de cette transformation se joue un principe fondamental de réciprocité.

Plus les assistants IA seront capables de partager le contexte, les intentions et les préférences des voyageurs, plus les acteurs du voyage pourront, en retour, proposer des données riches, fiables et personnalisées. C’est à cette condition que l’IA agentique pourra tenir sa promesse : non pas une personnalisation superficielle, mais une compréhension continue des intentions, une pertinence en temps réel et une relation durable avec le voyageur.

L’avenir du voyage ne se résume pas à une interface de chat. Il reposera sur des conversations entre humains et agents, mais aussi entre agents eux-mêmes, au sein de systèmes multi-agents coordonnés. Dans ce nouvel environnement, la donnée devient l’actif stratégique central, à condition qu’elle soit de qualité, structurée et rigoureusement gouvernée.

Ces standards émergents constituent une avancée significative. Toutefois, ils restent largement inspirés du Retail et doivent encore être profondément adaptés aux réalités du voyage. Combler cet écart nécessitera une collaboration étroite entre l’industrie du voyage, les acteurs technologiques et les concepteurs de protocoles, afin de bâtir des standards réellement interopérables, et surtout opérationnels dans toute la complexité du secteur.

Sur la même thématique

Voir tout