Une récente étude montre que le marché des eSIM connaîtra une croissance fulgurante d'ici 2030. Au-delà de la dématérialisation des cartes SIM, c'est tout le secteur de la télécommunication mobile et du roaming traditionnel qui pourrait être bouleversé.
L’essor des eSIM de voyage pourrait marquer un tournant décisif dans l’industrie des télécommunications. Selon une étude réalisée par CCS Insight, le nombre d’eSIM de voyage provisionnées dans le monde va quadrupler dans les 5 prochaines années, passant de 70 millions aujourd’hui à 280 millions en 2030. Ce changement n’est pas un simple remplacement des cartes SIM physiques : il s’agit d’une transformation profonde qui affecte à la fois les modèles économiques, les usages des consommateurs et la structure du marché mondial.
Initialement pensé comme un moyen d'économiser de la place, l'eSIM, une mini carte directement soudée à un appareil tel qu'une montre connectée, peut embarquer un forfait data sans encombrer l'appareil d'un tiroir à carte. Mais cette dématérialisation a surtout permis à de nouveaux acteurs de proposer des solutions de connectivité sur un marché jusqu'ici jalousement gardé par les opérateurs téléphoniques nationaux.
Les frais d'itinérance, anomalie de marché
Le roaming international, rappelle Techradar, représentait une source de revenus significative pour les opérateurs mobiles. L’arrivée des eSIM, portée notamment par Apple et popularisée par des dizaines de nouveaux fournisseurs (Airalo, Kolet, Holafly, Truely, Revolut…), a rendu l’accès à la connectivité internationale bien plus simple, rapide et surtout, beaucoup moins cher. Aujourd’hui, un client peut installer un forfait data pour l’étranger en quelques clics et pour une fraction du prix traditionnellement facturé par son opérateur.
"Le roaming a longtemps représenté une rente pour les opérateurs traditionnels", rappelle Anne-Carole Coen, co-fondatrice de Kolet. "Les consommateurs en ont fait les frais : prix élevés, manque de transparence, expérience dégradée à l’étranger. L’eSIM vient corriger cette anomalie. Elle donne aux voyageurs une alternative simple, instantanée et compétitive. C’est moins une innovation technique qu’une réinvention de l’expérience utilisateur : on passe d’un modèle de rareté et de dépendance à un modèle d’abondance et de liberté."
Le concept semble convaincre : les ventes mondiales de forfaits eSIM de voyage devraient générer 4,4 milliards de dollars d'ici 2030. Ce marché, qui attire déjà des compagnies aériennes et des plateformes de voyage, remet en question la place des opérateurs historiques, qui concevaient jusqu'ici les communications à l'étranger comme un option (onéreuse) d'un forfait national.
"L’eSIM remet directement en cause ce modèle", estime la co-fondatrice de Kolet. "Il est donc logique que les opérateurs historiques avancent plus lentement, car cela nécessite de repenser leur proposition de valeur et leur organisation. À l’inverse, les nouveaux acteurs comme Kolet n’ont pas de “legacy” à protéger et peuvent développer des offres globales, accessibles en un clic. C’est la logique d’Internet qui s’invite enfin dans les télécoms."
Plus qu'une concurrence : une commodisation du service
L’étude CCS Insight insiste sur l’urgence pour les opérateurs d’adopter une approche globale et plus offensive. Les spécialistes de l’eSIM de voyage, présents dans presque tous les pays, bénéficient d’une vision internationale, tandis que les opérateurs restent souvent prisonniers d’une logique locale. Ces derniers disposent pour l'heure d'atouts qui leur laisse encore un peu de temps pour opérer ce virage : une base clients établie, une marque forte et, surtout, la maîtrise des infrastructures réseau indispensables à tous les acteurs du marché.
Mais la menace ne se limite pas à la perte de revenus. L’eSIM de voyage ouvre aussi la voie à la commoditisation du service, c’est-à-dire à la banalisation de l’offre et à une concurrence accrue sur les prix. "L’eSIM fait exploser les frontières du marché tel qu’on le connaissait", résume Anne-Carole Coen, "L’utilisateur n’achète plus un abonnement en fonction de son pays de résidence, mais en fonction de son besoin à l’instant T". Pour un produit qui ne laisse que peu de place à l'innovation, le marché pourrait donc à moyen terme donner lieu à des concentrations ou à la diversification des acteurs.
"Comme on l’a vu dans d’autres industries (banque, musique, mobilité), les usages finissent toujours par rattraper la technologie", rappelle Anne-Carole Coren, "La demande des voyageurs pour plus de simplicité et de transparence est telle que la généralisation des eSIM est inéluctable."
Photo d'ouverture : Artem Podrez