Dans son livre « Les nouvelles narrations dans le tourisme et la culture », Laurence Giuliani donne les clés pour écrire des récits communs. Comment écrire une histoire par tous et pour tous ? Où mettre le curseur entre fiction et faits historiques pour embarquer les visiteurs dans son territoire ou dans son musée ? Quels moyens utiliser pour transmettre ces imaginaires ? Nous avons interrogé Laurence Giuliani, qui par ailleurs a co-fondé Akken, une agence de production sonore pour les destinations touristiques et les lieux de culture.


Un récit est le fait de relater une situation réelle et vécue ou fictionnelle. Il consiste à relater des évènements, des faits. Les récits sont nécessaires pour les êtres humains régis par leurs émotions que nous sommes. Le langage a vocation à nous aider à comprendre les phénomènes qui nous dépassent et aux choses que nous ne pouvons maîtriser, comme la douleur ou la mort. Les mythes, les récits, les croyances sont garants d’un pacte social et crée des communautés. En créant un "nous", un collectif, il est possible de coopérer et de se valider les uns les autres. Les destinations touristiques doivent se demander qui est ce "nous". Le récit est le réceptacle de ce "nous" commun. Et plus ce récit est co-écrit par diverses parties prenantes, plus il fait corps. Cette écriture doit se faire dans le cadre d’une méthode design et d’une démarche participative. Il faut interroger les professionnels, les habitants, les voyageurs pour créer un socle et commencer à écrire ce récit.
En quoi la création d’un récit est différente de la création d’un storytelling ?
Le storytelling est un outil du marketing inventé au même moment que la publicité. On ne dit plus « achetez cette lessive », mais « Antoine se tache tous les matins en buvant son café, heureusement qu’il utilise cette marque de lessive ». Le récit est une réflexion plus globale sur son identité. Dans ce travail, on vient faire une somme d’individualités. Il existe des récits nationaux, régionaux, locaux. Ces individualités ont forcément une trajectoire commune à un moment donné, en particulier en période de guerre. C’est un travail patient, sur le long terme, qui nécessite de partir à la recherche de ces histoires sans a priori. Je trouve très intéressant ce que fait Julien Duquenne au sein de l’Office de Tourisme et des Congrès du Pays de Saint-Omer. Il a construit le récit de territoire autour de l’imaginaire et du jeu. Cela a notamment donné naissance à un escape game et à un film. Les offres touristiques, les passes, la communication, les éléments de langage sont liés à cet imaginaire. Cela a permis d’embarquer tous les professionnels dans un univers et une stratégie clairs. L’Office de tourisme Pays de Fontenay-Vendée a quant à lui construit ses récits autour de la légende de la fée Mélusine.
La technologie peut-elle jouer un rôle dans la transmission de ces récits ?
Tout dépend des attentes des visiteurs. Dans le cas de l’OT Pays de Fontenay-Vendée, les points de contact passent du téléphone à la vidéo en passant par une visite virtuelle en Cardboard (casque en carton qui permet de visualiser une vidéo à 360° par le biais d’un smartphone, ndlr). Ce qui compte est la cohérence narrative entre tous ces point de contact, qu’ils soient technologiques ou non. Ce qui est important est de veiller à ce que le visiteur soit dans une « suspension volontaire de l’incrédulité », d’autant plus si des dispositifs technologiques sont utilisés. Un territoire, un musée ou un lieu de patrimoine doit respecter des codes, des conventions qui vont permettre au visiteur de mettre de côté son scepticisme le temps de la narration. C’est ce qui fait que lorsque nous regardons Jurassic Park, nous acceptons que les dinosaures soient nos contemporains. Nous sommes allés au cinéma dans une démarche volontaire, nous avons acheté du pop-corn, nous avons visualisé le générique d’Universal. Quand tous ces codes sont acceptés, nous devenons complices du récit, que nous faisons nôtre.
Si vos lecteurs doivent retenir une seule chose de votre livre, qu’est-ce que ce serait ?
Il ne faut pas avoir peur de l’imaginaire. Cela peut sembler contraire à nos sociétés rationnelles et aux enjeux de performance, mais on peut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. Nous avons besoin de renouveler nos imaginaires touristiques. Chaque destination veut révéler sa différence. Je pense que le récit est la meilleure manière de réaffirmer les singularités dans ce qu’elles ont de plus profondément humaine.
Photo d'ouverture : Cederic Vandenberghe
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