Les entreprises du tourisme auraient-elles pu anticiper l’arrivée de la pandémie en 2020 et les difficultés qui ont suivi ? Elles auraient pu en tout cas se préparer à un scénario semblable en adoptant la méthode du design fiction. Cette démarche d’innovation invite les entreprises à imaginer leur futur en les projetant dans des scénarios plus ou moins probables. Explications avec Victor Bouin, Co-fondateur d’Exoflow.


La science-fiction raconte des histoires dans un futur plus ou moins proche en incluant des sciences que l’on aurait débridées. Ces scénarios ne sont pas forcément probables ou désirables. C’est une source infinie d’inspiration pour le design fiction qui permet davantage de s’intéresser à l’impact sur le business model des entreprises. Cela permet de créer le débat, de matérialiser une idée dans un futur préférable. James Auger et Jimmy Loizeau ont par exemple conçu « The Audio Tooth Implant », un implant dentaire permettant de passer des appels afin d’interroger sur la biotechnologie dans notre corps. Total a réfléchi à la fin des produits pétrochimiques afin d’envisager d’autres énergies moins polluantes.
Dans le design fiction le scénario ne peut donc pas être dystopique ?
Si, et à vrai dire j’aime les scénarios dystopiques car ce sont ceux qui créent le plus de débat. Cela permet d’anticiper des situations pour augmenter sa résilience. La dystopie permet de créer une réaction, pour ensuite envisager d’aller vers une issue favorable. Imaginons par exemple que demain, la population refuse de se déplacer à plus de 150 km de chez eux pour des raisons écologiques. Ce n’est pas un scénario très positif pour les acteurs du tourisme. Et pourtant, cela peut créer une nouvelle dynamique touristique. Des lieux moins connus, de proximité, peuvent émerger. Il faudra alors s’accommoder de plus de sobriété et réfléchir à rendre ces lieux désirables d’un point de vue touristique. D’ailleurs, c’est ce qui s’est passé lors de la crise du Covid-19. C'est un scénario dystopique qui s’est réalisé. Cela a favorisé le tourisme local.
Comment passer d’un scénario souhaitable à des actions concrètes ?
Comme n’importe quelle méthode d’innovation, cela consiste avant tout à explorer. La capacité à créer des marchés, elle, peut prendre plusieurs années. Le design fiction permet avant tout de débuter une réflexion en anticipant par exemple des contraintes réglementaires. La marque McDonalds utilise beaucoup le design fiction. Cela lui a permis d’anticiper la régulation et de mettre fin à l’emballage à usage unique dans ses restaurants en trois semaines seulement. Après cette étape de réflexion, il est possible de créer des artefacts et de les tester sur le terrain. Ils peuvent se matérialiser par des illustrations, des prototypes physiques, des interfaces digitales. L’Etat-major des armées, la Direction générale de l’armement et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie a par exemple créé le programme Red Team Défense qui a permis de créer un prototype d’équipement résistant à de fortes chaleurs.
Des personnes extérieures à l’entreprise peuvent-elles intervenir pour compléter l’imagination des salariés ?
Bien sûr. Dans le domaine de la santé, nous travaillons toujours avec des médecins. Dans le cas de l’Armée française, des journalistes, consultants, spécialistes des menaces terroristes sont intervenus. Des philosophes et des sociologues peuvent aussi apporter leur éclairage. Bien souvent, les équipes dédiées à l’innovation sont impliquées dans le processus et ils apportent leur connaissances issues de leur propre veille.
Quels seraient selon vous les scénarios à explorer dans le secteur du tourisme ?
Il serait intéressant de réfléchir à la manière de rendre la sobriété "cool" en intégrant les contraintes réglementaires et écologiques. Passer un séjour dans une cabane dans les bois à quelques kilomètres de chez soi peut être une expérience plus intense qu’un voyage à l’autre bout du monde. Comment alors développer ce genre d’expérience ? Autre scénario intéressant, le fait de réfléchir au voyage comme destination. Si d’autres formes de carburant voient le jour et que la durée du trajet s’allonge, comment redéfinir le voyage ? Dans le voyage d’affaires, on peut imaginer des séjours qui mêlent séminaire et vacances personnelles. Cela existe déjà, mais il est possible d’aller plus loin dans la réflexion.
Quels sont les films de science-fiction qui pourraient nous interroger sur l’avenir du tourisme ?
Le film Time Out, réalisé par Andrew Niccol, dans lequel le temps est de l’argent, littéralement. Cela montre que demain, on paiera peut-être avec notre temps, nos expériences de vie deviendront une forme de monnaie. Et puis le film Wall-E qui est une belle dystopie, puisque la population voyage à travers son écran, assise confortablement sur son siège.
