Le secteur du tourisme a beau être majoritairement féminin, il reproduit des schémas bien ancrés dans la société. Sexisme ordinaire, inégalité salariale et invisibilisation composent un système qu’il est pourtant possible de faire évoluer en agissant chacun à son échelle. Comment prendre en considération les femmes en tant que professionnelles du tourisme mais aussi en tant que touristes elles-mêmes ? Plusieurs éléments de réponse ont-été apportés lors des Rencontres Nationales du Etourisme.
Pour cette édition 2023, les Rencontres Nationales du Etourisme ont choisi de faire des « meufs » un sujet central dans les prises de paroles. « Meufs », c’est de cette manière que se sont autoproclamées plusieurs intervenantes pour « créer quelque chose de commun, aider à reprendre le pouvoir ». « Nous n’allons pas vous parler d’hommes en tant qu’individu, mais d’un système. Nous jouons tous notre rôle dans cette fabrique de la domination masculine », a introduit Laurence Giuliano, CEO d’Akken, devant une assemblée principalement féminine.
L’entrepreneuse a interrogé plusieurs femmes travaillant dans le secteur du tourisme en amont de l’évènement. « Avez-vous vécu une situation non acceptable dans le cadre du travail ? ». En sont ressorties des tranches de sexisme ordinaire :
« Si les salaires sont bas dans le tourisme, c’est parce que c’est un milieu majoritairement féminin » (propos tenus par un collègue).
« Nous sommes trois hommes et une femme. Il y a comme un commun accord sur le fait que c’est à moi de faire le café » (témoignage d’une salariée d’office de tourisme).
« Top ta présentation, mais c’est quoi ce pantalon ? Des jambes comme les tiennes il faut les montrer », (propos tenus par un homme à une intervenante lors des Rencontres Nationales du Etourisme en 2021).
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Dans l’Histoire, la Culture, la Religion, la femme a souvent été représentée comme inférieure ou néfaste. Dès le mythe d’Adam et Eve, la femme est vue comme étant la cause de la chute de l’Humanité, explique Cécile Valéro, Fondatrice du cabinet de conseil Avéré.
Aujourd’hui encore, des biais persistent dans le monde du cinéma. Le test de Bechdel-Wallace montre par exemple la sous-représentation de personnages féminins dans une œuvre de fiction. Dans seulement 57% de 9 800 films analysés deux personnages féminins ont un prénom, dialoguent ensemble et ont un sujet de conversation qui ne concerne pas un homme.
« Jusqu’à maintenant, la majorité des œuvres culturelles ont été produites par le prisme du male gaze. Les hommes ont imposé leur vision du monde », explique Cécile Valéro.
Dans l’éducation aussi les comportements sont façonnés très tôt. La règle de grammaire « le masculin l’emporte sur le féminin » façonne la relation entre les femmes et les hommes.
« On félicitera une petite fille qui est sage et à l’écoute quand on congratulera un petit garçon pour son sens de la compétition et son aisance à l’oral », complète Claire Louerat, Chargée de Rencontres professionnelles et œnotourisme à Loire-Atlantique développement.
C’est ce qui explique qu’aujourd’hui qu'il y a une majorité de femmes aux postes d’accueil, notamment dans le tourisme. Selon ADN Tourisme, le tourisme institutionnel est composé à 78% de femmes et 22% d’hommes. Et pourtant, selon l’INSEE, seules 38,6% de femmes occupent un poste de direction dans la fonction publique territoriale.
« Le monde du travail est loin d’être neutre. Des pays comme l’Angleterre mettent des mots sur des comportements tels que le ‘man’s interrupting’, lorsqu’une femme se fait constamment couper la parole par un homme », explique Sophie Moreau, Fondatrice de We Bloom. Selon elle, la censure insidieuse est affaire courante dans beaucoup d’entreprises.
Mettre en place de nouvelles règles
Amandine Lecocq est consultante spécialisée dans le design d’expérience. Elle a effectué une partie de sa carrière au Futuroscope, au département marketing. Elle souffre également d’endométriose depuis 10 ans. Cette maladie gynécologique, qui cause des douleurs parfois pires qu’un accouchement au moment des règles, concerne une femme sur dix en âge de procréer (2 millions de femmes en France).
En mixant son profil de consultante et de patiente experte, elle a imaginé l’expérience que pourrait délivrer un hôtel à une femme au moment de ses règles.
Un établissement pourrait demander à la cliente à quelle période de son cycle correspond son séjour. « Entre J1 et J5 on pourrait par exemple me proposer un atelier de fracassage d’assiettes. En phase lutéale, une séance d’art thérapie », détaille-t-elle. Dans cet hôtel, les serviettes de bain seraient rouges pour éviter tout malaise en cas d’accident. Le plafond aurait également un design particulier, « pour les longues heures où je reste couchée à cause de la douleur ou les longues nuits d’insomnie », précise Amandine Lecocq.
Selon elle, les besoins des femmes ne sont pas écoutés : « A quel moment vous pensez que nous avions plus besoin d’une charlotte pour protéger notre brushing que des protections hygiéniques d’urgence ? », a-t-elle questionné en provoquant les rires de la salle.
Enfin, la consultante est allée jusqu’à suggérer que le sang des clientes soit récupéré à des fins médicales. « J’entends des bruits de dégoût dans la salle, mais saviez-vous qu’il constitue une piste de traitement pour les maladies de Parkinson et d’Azheimer ? ».
Au-delà d’un tourisme régénératif, elle souhaite voir un tourisme régénérant voir le jour. « Que propose-t-on aux femmes qui ne veulent pas se baigner ou faire une activité sportive parce qu’elles ont leurs règles ? Il est temps que les femmes soient mieux représentées dans les problématiques touristiques », a-t-elle lancé.
Le rôle des alliés
Sébastien Garcin s'intéresse à la place que les hommes devraient prendre dans la lutte pour l'égalité femmes-hommes. « J’ai découvert le féminisme un peu par hasard. J’ai d’abord ressenti de la honte, puis de la culpabilité. J’ai ensuite compris notre responsabilité », a-t-il expliqué sur la scène des #ET19.
Selon lui, il faut que chacun apprenne à sortir de sa complicité silencieuse pour devenir un allié. Plusieurs étapes simples permettent d’y arriver : se documenter, faire une introspection et avoir des conversations avec ses collègues ou sa compagne. « Il est possible de devenir un gars safe, de ne plus faire partie du problème », a ajouté Sébastien Garcin. Un rôle qui aura d’autant plus d’importance s’il est porté par un cadre de sexe masculin. « Je vous propose d’endosser le rôle de l’allié et de ne plus accepter que l’on commente le physique de la stagiaire à voix haute », a-t-il appelé de ses vœux.