NFT, blockchain, Web3, cryptomonnaies… Tous ces sujets d’actualité ne sont pas étrangers aux institutions culturelles qui cherchent à expérimenter de nouvelles façon de vendre des billets, de servir leurs missions ou d’organiser des expositions. Les participants de la table-ronde sur le Web3 dans le cadre du salon SITEM ont tous présenté leurs initiatives et réflexions sur ces sujets.
Le Web3 est l’idée d’un Web décentralisé, basé sur la blockchain, libéré de la domination des géants numériques (les fameux GAFAM : Google, Amazon Facebook, Apple et Microsoft). Le Web3 serait donc une évolution du Web2, celui que nous connaissons aujourd’hui, tout en reprenant son idée originelle : permettre à tous de partager du contenu et d’interagir de manière indépendante. Ce Web3 favoriserait l’essor des NFT (certifications numériques qui permettent d’authentifier la possession d’un objet numérique), des cryptomonnaies et des organisations autonomes décentralisées (DAO), autant de domaines que le monde culturel commence à toucher du doigt. On parle du Web3 au futur ou au conditionnel, car il n’existe pas encore. En revanche, l’usage des NFT, de la blockchain et des cryptomonnaies est lui bien réel.
Dans le monde culturel, les NFT peuvent notamment permettre de monétiser des créations numériques, de créer de nouvelles discussions et d’engager davantage le public. C’est ce qu’ambitionne de faire la Fondation Malek Chebel en organisant la première exposition de NFT dans un musée français en octobre prochain. Plus de 200 artistes seront exposés lors du congrès Métaculture qui aura lieu à l’Institut du Monde Arabe, durant lequel galas, débats, concerts, expériences en réalité virtuelle, rencontres et échanges auront lieu. Grâce à une installation d’écrans diffusant les œuvres, chaque jour verra naître une nouvelle exposition.
Pour Mikaïl Chebel, Président de la Fondation, les NFT bousculent actuellement le monde de l’art : « Le changement de medium impacte la manière de créer des œuvres et la technologie est le moteur de cette révolution. Les musées ont une responsabilité sociale envers la population et se doivent de leur présenter de nouveau concepts et de nouvelles idées », a-t-il déclaré lors de la table-ronde. Selon lui, la démocratisation de l’art passe notamment par le Web3 et le rapport désintermédié que celui-ci instaure entre l’artiste et son public. L’approche est la même que le street art, mais transposée sur Internet. « Le Web3 crée des leviers de reconnaissance et de diffusion qui viennent redéfinir l’art contemporain et la relation avec son public », continue-t-il.
Le métier de curateur évolue avec le Web3
« Dans le Web2 nous étions le produit, notamment avec nos données, dans le Web3 nous serons créateurs. Tout le monde fera partie de la discussion », a complété Merel Van Helsdingen, Fondatrice et Directrice générale du NXT Museum à Amsterdam. Selon elle, les musées ont toujours été des suiveurs alors que, paradoxalement, les artistes sont des leaders. Le musée qu’elle a fondé, le NXT Museum, accueille des artistes numériques et s’interroge sur les nouvelles formes d’art. « Le métier de curateur est devenu plus complexe car l’offre est pléthorique avec le numérique. Désormais, il faut réfléchir à la manière dont on peut immerger les spectateurs grâce au son, à la lumière », a-t-elle déclaré.
Pour Mikaïl Chebel, le curateur aura en effet davantage de responsabilité face à ces nouveaux phénomènes car il devra définir ce qui est art et ce qui ne l’est pas.
« Il faut distinguer la vie artistique et la vie économique d’une œuvre »
« L’art numérique existe depuis des décennies mais il est resté à la porte de l’art traditionnel. L’arrivée des NFT a fait évoluer cette situation », a réagi Frédéric Laffy, CEO d’Art Consortium, une société qui accompagne les institutions dans leurs projets Web3. Selon lui, il ne faut pas pour autant créer de fracture entre l’art traditionnel et l’art numérique. Les NFT ne sont finalement qu’une technologie qui permet de gérer les droits des œuvres. « Il faut distinguer la vie artistique et la vie économique d’une œuvre », a-t-il lancé.
C’est pourquoi Merel Van Helsdingen pense que l’œuvre et son artiste doivent toujours passer devant la valeur monétaire. « Il faut chercher à recentrer les discussions autour de l’histoire, des recherches effectuées, de l’intention de l’artiste », a-t-elle continué.
Quand l’art prend une nouvelle dimension sociale
Selon le Président de la Fondation Malek Chebel, on n’expose pas une œuvre « classique » comme on expose une œuvre d’art numérique : « Lorsque l’on souhaite acquérir une œuvre, on souhaite acquérir un capital social. Auparavant on l’exposait dans son salon, elle n’était visible que par un petit nombre de personnes. Désormais, on la met en photo de profil, on la partage sur les réseaux sociaux. C’est un nouveau medium. En revanche, la construction artistique et la philosophie restent les mêmes ».
Le fait que tout le monde puisse voir une œuvre que l’on possède change la donne, tout comme le fait d’être identifié par tous comme propriétaire de cette œuvre grâce à la blockchain selon Frances Liddell, Chercheuse en doctorat sur le Web3 à l’université de Manchester.
Faut-il parier sur les cryptomonnaies alors que le « crypto winter » se confirme ?
Malgré un marché des cryptomonnaies en berne, Kristina Leipold, Directrice commerciale de LAS Foundation Berlin, une fondation qui mêle art, science et technologie, pense que les NFT sont là pour rester car ils apportent de réels bénéfices pour les artistes, dans tous les sens du terme.
« Le marché de l’art est plus responsable et mature que celui des cryptomonnaies. L’art conserve une valeur intrinsèque chez les collectionneurs qui permet de les protéger », complète Mikaïl Chebel, avant de citer Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Une référence à toutes les arnaques autour des NFT et des cryptomonnaies qui pullulent. Selon lui, le musée hors les murs prend tout son sens avec les NFT. Ils favoriseront la création d’expositions et de visites numériques.
Pour l’avenir, Merel Van Helsdingen souhaite que les modèles traditionnels de l’art, guidés par l’argent et le contrôle, ne prennent pas le pas sur cette promesse de décentralisation. Le Web3 offre des possibilités au public comme aux artistes qui se présentent au monde sans intermédiaires. Le rêve deviendra-t-il réalité ?