Cette tribune a été rédigée par Julien Etchanchu, Sustainability Practice Lead, chez Advito.
Un succès planétaire : le film Don’t look up de Adam McKay a littéralement crevé l’écran depuis sa sortie en décembre sur Netflix, se classant déjà comme l’un des 2 plus gros succès de l’histoire de la plateforme.
La satire est ciselée, impitoyable, et se veut évidemment une métaphore (brillante) du déni en cours sur le changement climatique et ses conséquences. Or, s’il fallait choisir un secteur pour illustrer ces problématiques, alors l’aérien serait probablement un bon candidat.
On n’écoute pas les scientifiques
C’est l’élément central du film : Leonardo Di Caprio et Jennifer Lawrence s’escriment à alerter les grands medias et la population, mais recueillent au mieux de l’indifférence, au pire des sarcasmes. Certes le secteur aérien ne nie pas le réchauffement climatique, mais quand les scientifiques affirment qu’il faut réduire le nombre de vols, là, les principaux acteurs de l’aviation se transforment en journalistes de Don’t Look Up. Et pourtant, ces alertes viennent parfois de l’industrie elle-même ! en France, le collectif Supaéro Décarbo écrit noir sur blanc qu’il faut réduire le trafic. Et l’on parle bien d’anciens élèves de la plus prestigieuse école aéronautique française… mais on les ignore.
Il y a là de toute évidence un grand mystère : depuis 2 ans, les gouvernements sont scotchés aux prévisions des scientifiques sur le Covid. Des personnalités comme Christian Drosten en Allemagne ou Anthony Fauci aux Etats-Unis sont plus célèbres que des ministres de leur pays et livrent tous les jours leurs analyses sur un virus qu’on connaît depuis très peu de temps. En revanche, les scientifiques du GIEC travaillent depuis 30 ans sur le climat, et leurs prévisions, jusqu’ici, ont toujours été exactes. Pourquoi ne jouissent-ils pas d’une audience comparable ?
De ce décalage assez sidérant naissent des argumentations assez ubuesques : lors d’un évènement organisé en France, un lobbyste français décrivait la croissance de l’aérien comme « inéluctable » car « les classes moyennes asiatiques ou du Moyen-Orient voudront à leur tour découvrir le monde ». Or, pour paraphraser Jean-Marc Jancovici, « un monde à +4 degrés, c’est la guerre à peu près partout, la fin des démocraties ». On pense vraiment que le tourisme sera la priorité des Chinois dans ce monde-là ?
On moque les lanceurs d’alerte
Après son premier passage au JT, J.Lawrence est brocardée, humiliée sur les réseaux sociaux via montages photos / videos, entre autres insultes. Comment ne pas faire le parallèle avec Greta Thunberg ? Combien de fois a-t-on moqué la jeune Suédoise dans des évènements travel / industrie aérienne ? Combien de fois a-t-on entendu ricaner une fois son nom prononcé ? Et pourtant, au-delà des polémiques, quel est son message principal ? Ecouter les scientifiques. Ni plus, ni moins.
De même, à peine un politique classé « « vert » ose-t-il parler de sobriété, dans la société ou dans le transport aérien, que les poncifs sont lâchés : « ayatollah », « khmer vert », « écologie punitive »…etc.
Pourquoi est-il donc impossible d’avoir un débat serein sur le sujet ? Le collectif Supaéro Décarbo n’envisage pas un monde sans avion (qui peut le penser sérieusement) ? Mais explique, chiffre et preuves à l’appui, qu’il faudra tout simplement voler moins. Est-ce qu’on est forcément un dangereux extrémiste quand on évoque cette idée ?
On a une foi aveugle en la technologie
C’est le paradoxe ultime : on n’écoute pas les scientifiques, par contre on croit dur comme fer que la technologie va nous sauver. Une foi quasi religieuse illustrée à merveille par la multinationale Bash de Don’t Look up, qui ne doute pas un instant que ses algorithmes vont sauver l’humanité. Du coup, les voix dissonantes (celles de Di Caprio et quelques confrères) sont écartées, car par principe contraires à la doxa.
Et dans son plan 2050, que nous propose l’industrie réduire ses émissions de l’industrie ? De la technologie, encore et encore. Les arguments scientifiques qui mettent en doute cette trajectoire sont eux aussi balayés. Le SAF (biocarburants ou carburants de synthèse) et les nouveaux avions sont présentés à peu près partout comme des solutions miracle. Un rapide calcul nous montre pourtant rapidement que ça va coincer quelque part. En 2019, le secteur aérien utilisait 1.2 milliards de litres de pétrole par jour (oui, milliards). Ce qui correspond à environ 12 TWh (Tetrawatt-heure) d’énergie. Or, la consommation électrique mondiale est d’environ 61 TWh par jour, dont environ 4TWh d’énergie éolienne. Donc si l’on prend l’exemple des carburants synthétiques, ça veut dire qu’il va falloir tripler le volume mondial d’éoliennes et le consacrer à 100% à l’aérien (alors que d’autres secteurs auront cruellement besoin d’énergie propre). Ceci sans même compter les déperditions d’énergie pour fabriquer ce e-fuel ou les fortes hausses de trafic prévues par IATA. Le même raisonnement vaut pour les nouveaux avions. Admettons que, dès demain, il n’y ait plus aucun obstacle technologique et que tous les avions marchent à l’électricité ou à l’hydrogène : il va bien falloir les alimenter. Mais où diable va-t-on trouver cette quantité colossale d’énergie ? Rien que pour alimenter les avions de Roissy, il faudrait construire environ 10 nouveaux réacteurs nucléaires…
Entendons-nous bien : espérons que les constructeurs et les motoristes continuent, voire intensifient leurs recherches en vue d’une aviation plus durable. On en a (vraiment) besoin, tout comme on a besoin d’un secteur aérien performant. Mais la croissance infinie du secteur, elle, n’est pas défendable dans une trajectoire à +1.5 degrés.
Croire en la science qui va tout solutionner, tout en n’écoutant pas les scientifiques est un paradoxe extrêmement problématique dans la lutte contre le changement climatique. Don’t Look Up a visé tellement juste que les climatologues se prennent unanimement à espérer qu’il constitue un déclic salvateur pour changer en profondeur de modèle économique. L’aérien en sera-t-il capable ?