Difficile de contredire les ambitions portées par les concepts smart en tourisme tant elles sont rationnelles et nécessaires. Puisqu’ils sont incontestables, ces concepts se construisent par une vision utopique qu’il convient de questionner à travers son sens, ses limites et sa réalisation potentielle. Cette chronique fait suite aux deux précédentes « Concept de smart city, quelle analogie avec le tourisme ? » et « Comment le tourisme développe les concepts smart ? ».
Le développement du numérique répond aux enjeux auxquels font face les destinations (forte urbanisation, préoccupations environnementales, besoin de sécurité, de mobilité, etc.). Les concepts smart représentent une époque où les évolutions technologiques cohabitent avec des valeurs durables quelle que soit l’échelle étudiée (smart nation, smart région, smart city, smart village, etc.). Puisque toutes les destinations sont différentes, il n’existe pas de modèle qui viendrait concevoir une feuille de route idéale du tourisme de demain. Pour le secteur, ces concepts identifient dans les nouvelles technologies un moyen d’améliorer l’expérience touristique (smart tourisme) et la gestion des destinations (smart destination).
Les sens de l’utopie pour les concepts smart
D’après Antoine Buéno (2020), expert en prospective, il faut différencier l’utopie du langage courant à celle de la littérature politique. La première définition qualifie un schéma auquel nous ne croyons pas : c’est utopique. La deuxième décrit un projet de société idéale à l’image de l’Utopie par Thomas More (1516). Nous pouvons revenir sur ces deux dimensions en questionnant les liens entre les concepts smart et l’utopie, d’abord pour caractériser un processus en cours (smart tourisme), puis pour définir une vision lointaine du tourisme de demain (smart destination).
Un processus en cours : les concepts smart en tourisme sont peu employés puisqu’ils sont essentiellement théoriques. Ils existent pour caractériser une nouvelle vague d’innovation qui s’impose au secteur (technologique et durable). Contrairement à une vision fantasmée - c’est utopique - le secteur montre une certaine appropriation des technologies à travers un prisme responsable (ex : Le numérique responsable dans le tourisme : quelles solutions ?). Le smart tourisme est donc un processus en cours, qui demande à être consolidé, mais qui ne peut pas être qualifié d’utopie puisqu’il est une réalité.
Une vision lointaine : les réponses apportées aux nouveaux enjeux du secteur pourraient ne pas suffire face aux conséquences qu’il engendre. Depuis près d’un an, nous assistons à une explosion des contenus échafaudant un nouveau tourisme. La crise de la covid-19 aurait - dit-on - accéléré les prises de consciences. Ainsi, nous prenons connaissance de nombreux livres blancs, de tribunes, d’interviews et de documents qui encouragent le changement autour de nouvelles valeurs. Puisqu’ils insistent sur un besoin de transformation non-opéré et sur l’importance d’un nouveau tourisme, nous parlons d’utopie touristique en tant que vision lointaine ou d’un projet de destination idéale, autrement qualifiée de smart destination.
Les limites de l’utopie touristique
Les ambitions d’une destination idéale peuvent se heurter à des aspirations contraires qui viendront ralentir, fantasmer ou modifier son application.
Utopie technologique : progrès et innovation
Tout d’abord, à travers la notion de progrès il y a la conception d'un monde où les sciences et les technologies répondent aux difficultés des sociétés (cf. Le tourisme fait-il des progrès ?). La smart destination étant alimentée par les technologies, elle devient le symbole de l’utopie touristique par le progrès. Dans cette vision, c’est imaginer que demain les transports n’auront plus d’impact carbone, les touristes seront dispersés sur les destinations et la gestion des déchets contribuera au respect des environnements. La techno-utopie semble se projeter dans le fantasme plus que dans la réalité.
Aussi, pour nourrir ces ambitions, Ibekwe-Sanjuan et Paquienséguy (2015) rappellent que l’utopie de l’innovation s’est formée autour du triptyque « Open, Big et participatif ». Ainsi, l’information ouverte, l’exploitation du big data ou la gouvernance participative seront un moyen d’émanciper l’homme et de changer la société. Cependant, ces tendances tendent aussi à déséquilibrer les acteurs économiques traditionnels comme avec l’émergence des plateformes et les exemples d’Airbnb ou de Uber. L’innovation (technologique ou non) passe par des évolutions qui nécessitent une adaptation constante et entrainent une amélioration relative.
Des tensions de l’utopie
Image issue du film Hunger Games @Lionsgate
Ensuite, toujours selon Antoine Buéno « la plupart des utopies (…) partent du principe que ce sont les lois qui font les hommes et non l’inverse. Ils élaborent un cadre social qu’ils jugent beau, juste et bon pour y faire ensuite entrer l’humain, aux forceps s’il le faut ». Ce passage d’une utopie à de potentielles tensions sociales s’illustre dans l’œuvre d’Hunger Games. Suzanne Collins y « met en exergue un monde post-apocalyptique dystopique dirigé par le Capitole, lequel est l’incarnation d’une utopie mise à mal et renversée in fine par l’héroïne Katniss » (Deregnoncourt, 2017). La conception d’un meilleur tourisme inclusif ou environnemental reste indispensable. Néanmoins, elle peut se construire par la force (culpabilisation, lobbying, sur médiatisation, etc.). Et si la réalité ne le permet pas, ce tourisme utopique peut mener à des tensions entre les acteurs d’un même secteur (à charge contre les compagnies aériennes, les voyagistes, les croisiéristes, etc.), entre les résidents et les touristes (offre Airbnb vs parc locatif) ou entre les destinations (effets de l’une sur l’autre).
Toutefois, « on sait que les réformes s’appellent utopies dès lors qu’il faut patienter pour que des révolutions tentent, souvent désespérément, de les réaliser. » (Bourlon & Michel, 2017). L’ambition d’un nouveau tourisme reste une possibilité à condition que chacun ait le temps d’absorber le changement ; un temps parfois contesté par ses lenteurs : « Our house is on fire » (Thunberg, 2019).
La réalisation de l’utopie touristique ?
C’est dans ce sens qu’Ulrike Gretzel, propose la notion de Smart Tourism Mindset* (2021) que nous traduirons comme un état d’esprit conçu pour développer le tourisme de demain. À la différence de l’imaginaire qui vient partager une conception des lieux, des pratiques et des acteurs (Gravari-Barbas & Graburn, 2012), l’état d’esprit smart partage une ambition pour le secteur. D’après Gretzel, il faut d’abord développer une culture qui favorise une réflexion touristique intelligente (valeurs) ; puis apprécier et adopter des outils qui permettent l’organisation et le changement radical (caractéristiques). Ainsi la profusion de documents façonnant le tourisme de demain participe à cette conception partagée du Smart Tourism Mindset mais questionne encore les outils technologiques qui pourraient l’accompagner.
(*N.B. Ici l’auteure ne différencie pas les notions de smart tourisme ni de smart destination mais présente de manière générale les technologies dans une dimension durable du tourisme).
Pourquoi ne pas imaginer le meilleur ?
Pour conclure, le smart tourisme est un processus en cours qui intègre les technologies dans l’expérience client du voyageur. Cependant, la gestion d’une destination idéale, la smart destination, reste une utopie et nécessite l’engouement d’un discours partagé. En effet, le basculement vers un nouveau tourisme ne se fera pas par quelques acteurs convaincus. Pour terminer, le philosophe Pierre Lévy précise « pourquoi ne pas imaginer le meilleur ? On n’a aucune chance d’arriver au meilleur si on ne l’a pas d’abord imaginé ». Ainsi, se projeter dans l’utopie touristique reste un indispensable pour construire la destination de demain.
Bibliographie
Bourlon, F., & Michel, F. (2017). L’Utopie ou le Tourisme ! Études caribéennes, (37-38).
Breton, P. (2020). L'utopie de la communication. La Découverte.
Buéno, A. (2020), "Futur, Notre avenir de A à Z", ed. Flammarion
Deregnoncourt, M. (2017). Hunger Games, un jeu au sens propre comme au sens figuré. Le Pardaillan, 2(2017), 15-25.
Gravari-Barbas, M., & Graburn, N. (2012). Tourist imaginaries. Via. Tourism Review, (1).
Thunberg, G. (2019). Our house is on fire. The Guardian, 20.
Gretzel, U. (2021), "Conceptualizing the Smart Tourism Mindset: Fostering Utopian Thinking in Smart Tourism Development Ulrike», Journal of Smart Tourism, 1(1)
Ibekwe-Sanjuan, F., & Paquiensegy, F. (2015, May). Open, Big, Collaboration : Trois utopies de l'innovation au XXIème siècle. In Colloque" Document numérique et Société". Open Data, Big Data : Quelles valeurs ? Quels enjeux ? 17-29, De Boeck.
Pop’Sciences (2021), Tourisme, vers de nouveaux imaginaires, Université de Lyon, mag#8.