Inégalité numérique : ma rencontre avec les petits acteurs du tourisme en Amérique du sud

Nous sommes près de 4,54 milliards d’internautes et 3,8 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux selon l’étude DIGITAL 2020 de Hootsuite.

Nous suivre sur Google
TF

Tiffany Flour

24 mars 20216 min de lecture

inegalite-numerique-ma-rencontre-avec-les-petits-acteurs-du-tourisme-en-amerique-du-sud
Désert d’Atacama, au Chili© Juan Manuel Núñez Méndez

Nous sommes près de 4,54 milliards d’internautes et 3,8 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux selon l’étude DIGITAL 2020 de Hootsuite. Le digital a profondément changé la manière de faire du tourisme et de le consommer. Nous pourrions ainsi penser que cette hyper-accessibilité a gagné le monde entier, néanmoins, le manque de formation au numérique et d'accessibilité à ces outils crée encore des inégalités socio-économiques pour les plus petites structures touristiques. Voici trois récits d’un voyage en Amérique du Sud qui pointent du doigt cette problématique. 

C’est dans le cadre d’un voyage itinérant sur le continent sud-américain que je suis partie à la rencontre des acteurs touristiques locaux dans une démarche andragogique, volontaire et participative. Un voyage intuitif basé sur un modèle collaboratif où je proposais mes compétences en communication et marketing digital.

Récit 1 : Arrivée à Iruya, petit village du Nord Argentin

J’ai séjourné dans une casa de familia, une forme alternative de logement mêlant l’auberge et la chambre d’hôte. Dès que je me suis entretenue avec la mère de famille, elle m'a confié ne pas vouloir entrer dans le système de Booking, car la commission était trop élevée et que personne ne ressortait gagnant, que ce soit elle et ses clients. Elle comptait ainsi essentiellement sur le bouche-à-oreille, la prospection physique et certains partenariats commerciaux locaux pour la promotion de son établissement. Par la suite, elle m’a sollicité pour une immersion sur Facebook afin de pouvoir augmenter et gérer une certaine visibilité digitale indépendante.

Récit 2 : Au cours d’une excursion dans le désert d’Atacama, au Chili

Le guide de cette petite agence locale me disait qu’il ne faisait pas appel à des fournisseurs internationaux car le modèle économique ne lui convenait pas. Il m’a alors indiqué sa page Facebook en m’expliquant qu’il faisait de la prospection sur les groupes communautaires d’entraide entre voyageurs et qu’il postait également ses plus beaux clichés de ses aventures en tant que guide sur Instagram. Une méthode d’auto-promotion qui fonctionnait naturellement et lui permettait même d’accéder à une clientèle internationale.

Récit 3 : Dans la ville impériale de Potosi, en Bolivie

En scrutant le réseau social de Pinterest à la recherche d’informations sur la destination, je suis tombée sur un article d’un blogueur racontant son expérience avec une petite agence pour un tour des mines (l'une des principales attractions historiques et culturelles de la destination). Sur place, lorsque je me suis entretenue avec la responsable, elle m’indiquait vouloir organiser uniquement des tours de 2 à 4 personnes au maximum pour assurer la qualité de son excursion et le respect des mines, mais que les différents fournisseurs lui demandaient de prendre plus de monde afin de pouvoir travailler ensemble. Refusant cette condition, elle comptait donc uniquement sur les recommandations des voyageurs sur les réseaux sociaux et leur blog.

C’est donc suite à mes échanges avec ces acteurs locaux du tourisme, et bien d’autres, qu’il en est ressorti deux principales problématiques :

  • La grande majorité n’a pas de connaissances en communication et en marketing digital, autant dans la pratique que dans la stratégie. C'est-à-dire que même s'ils n’ont pas les compétences techniques, beaucoup n’ont également pas conscience de son potentiel pour leur activité.
  • Certaines structures intermédiaires (d’activité ou d’hébergement) ont su profiter de cette position d’inégalité face au numérique, en y imposant un modèle économique qui n’est pas équitable dans la relation commerciale.

Des intermédiaires aux modèles économiques plus équitables

À l’exemple des plateformes intermédiaires de logement, Booking génère plus de 96 milliards de dollars avec 845 millions de nuitées vendues selon son rapport financier sur l’année 2019. À l’image de ce géant du web, plusieurs acteurs ont fortement contribué à un certain déséquilibre du secteur, excluant des collaborations commerciales équitables avec les petites structures. La carence d'accessibilité technologique et d’éducation numérique creuse davantage les inégalités socio-économiques déjà présentes sur le continent sud-américain et renforce une relation de dépendance avec ces intermédiaires. Avec l’ambition de contrer le monopole des GAFA, le développement de plateformes offrant un modèle économique plus juste et intègre prend de plus en plus de place sur la scène touristique ces dernières années.

Échapper au monopole grâce aux réseaux sociaux

Véritable symbole de la démocratisation de l’accès au numérique, les réseaux sociaux ont présenté une bonne alternative pour assurer la visibilité des petits acteurs du tourisme. À leur échelle, ils ont réussi à se faire une place sur le marché et à suivre la fulgurante ascension du digital grâce à ces réseaux sociaux, mais notamment grâce aux formes alternatives de communication marketing qui en découlent tels que le marketing communautaire et le marketing affinitaire.

Mettre l’humain au cœur de la réflexion et de la solution

Alors qu’aujourd’hui, plus de la moitié de la population mondiale est un internaute, on ne peut nier l'importance de la dimension technologique dans le développement touristique d’un territoire et d’une structure, notamment pour sa promotion. Les réseaux sociaux et le développement des plateformes intermédiaires basées sur un modèle équitable ont ainsi apporté une première solution pour maintenir une activité digitale en accord avec les tendances et fonctionnement du marché.

Le tourisme collaboratif se présente également comme une solution, prônant un modèle basé sur la solidarité et l'entraide entre les acteurs du tourisme et les voyageurs. Un type de tourisme qui séduit de plus en plus les millennials aux compétences digitales, pouvant ainsi apporter à l’autre dans un système de collaboration et d’échange.

“Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie.”

Ma réflexion continue donc aujourd’hui sur une piste de démocratisation du numérique au niveau andragogique et professionnel dans le secteur touristique de l’Amérique du Sud, tant dans sa compréhension, sa pratique et sa gestion pour assurer un modèle de développement plus juste et indépendant. Inspirée par ce célèbre proverbe chinois, l’idée est de former les acteurs aux enjeux du numérique et à sa pratique, où une demande est présente, plutôt que de les inclure dans un modèle économique entraînant une dépendance digitale. Un challenge qui s'inscrit au cœur de la stratégie de développement touristique du territoire afin d’entreprendre le tourisme différemment.


Consultante nomade à la rencontre des acteurs du tourisme durable de demain, Tiffany Flour pointe et interroge les innovations à impact positif. Au travers de ses expériences et ses projets, elle met en lumière la place des formes de tourisme alternatifs dans l’industrie. – Son site –

Sur la même thématique

Voir tout