La crise du covid-19 a mis en lumière les différentes facettes de l’innovation en proposant de renouveler les approches du secteur pour un tourisme plus inclusif, écologique et durable. Cependant les leviers d’actions pour construire ces visions prospectives questionnent par leur manque de visibilité à long terme. Il est question d’associer les technologies au bon sens de l’Histoire et le discours sur l’innovation numérique au progrès. Dans ce cas, le tourisme fait-il des progrès ?
Aujourd’hui obsolète, la notion de progrès est un vieux concept évolutionniste qui voudrait associer au bon sens de l’Histoire un parcours optimiste et linéaire pour les différentes sociétés. Autrement dit, nous partons d’une base identique pour arriver à un objectif de bien-être assuré et partagé. Le progrès permet de faire l’état des lieux des évolutions en cours pour accepter un taux de perte tolérable en fonction des innovations réalisées. Dans le tourisme, le progrès s’est démontré avec l’arrivée des congés payés, la constitution d’un secteur de services ou le raccourcissement des distances. Cependant il s’est aussi traduit par de nombreuses nuisances sur les environnements et sur les populations. Si le progrès d’hier est le nouvel échec d’aujourd’hui, alors le progrès n’est ni linéaire ni acquis.
Le progrès comme réponse aux difficultés du secteur
Avec un constat d’échec sur les activités, c’est identifier le secteur comme une industrie où la consommation est excessive et inappropriée, entrainant des comportements nuisibles pour les territoires et les environnements. Le progrès étant porté par une confiance en les sciences, nous pouvons l’associer aux technologies, avec l’idée que nos actions portées par le numérique construiront une avancée favorable pour le secteur. Ainsi, préciser « c’est le progrès », représente une évolution positive des sociétés orchestrée par les technologies. Le tourisme est un secteur où l’amélioration constante des activités est une préoccupation majeure pour les acteurs. Il présente de très fortes innovations sur les dernières années (intelligence artificielle, automatisation, robotisation, voyage dans l’espace, etc.). Le tourisme fait des progrès.
L’utopie des concepts smart
Pour construire une vision numérique, innovante et valorisante des initiatives locales, l’innovation technologique s’est imposée depuis plusieurs années aux territoires (Le Corf, 2015). Plusieurs symboles viennent construire cette représentation de l’innovation et en premier lieu le big data, cette donnée capable de construire des connaissances et de faire émerger des faits saillants. Elle devient essentielle pour accompagner la prise de décision mais aussi pour augmenter l’expérience touristique. Ainsi les données récoltées par les mobiles, capteurs ou navigations internet vont construire des offres personnalisées pour permettre une expérience touristique sans couture, adaptée et inédite. On assiste à l’émergence du smart tourisme. Les concepts smart viennent caractériser ce progrès notamment dans sa dimension utopique.
Progrès pour la destination : Pour aller dans le sens de l’Histoire et comprendre cette notion de progrès à l’échelle d’une destination, nous retrouvons le concept de smart destination (cf. Comment le tourisme développe les concepts smart ?). Dans cette utopie touristique, le tourisme serait considéré comme un levier économique où résidents et voyageurs partageraient à bon escient les ressources de la destination. Cette complémentarité des usages produirait un développement économique profitable à tous et serait géré à l’aide des technologies. Ici les données des utilisateurs et de la destination viendraient construire une meilleure gestion des flux pour mettre en place la célèbre adéquation « le bon touriste au bon endroit ». Il n’est plus question de naviguer au fil des rencontres, des envies ou des curiosités mais de se laisser compter le trajet idéal en jouant sur nos irritations : refus des files d’attente, refus des lieux encombrés, reconnaissance de son statut de voyageur respectable et respectueux. L’expérience touristique pour être unique doit donc être maitrisée par les acteurs de la destination.
Progrès pour les acteurs : De plus, les technologies de l’information et de la communication viendraient à bout des querelles et rivalités entre les différentes parties prenantes pour construire une approche harmonieuse des visions respectives. Avec des outils d’échanges et une écoute active, c’est co-construire une destination touristique où chacun contribuerait au bonheur d’une destination technologique, écologique et viable. Ces destinations intelligentes seraient associées à des écosystèmes intelligents avec des relations symbiotiques des différents agents où les avantages individuels conforteraient des objectifs communs (Gretzel & al., 2015). Difficile de contredire ce discours tant il semble consensuel pour construire des modèles scientifiques et politiques de la smart destination.
Progrès pour le touriste : Enfin, la course à l’innovation technologique se porte sur les acteurs mais aussi sur les touristes qui pourraient ne pas bénéficier de certains avantages s’ils ne partagent pas leurs données. Du smart tourisme découle le smart touriste disposé à partager ses préférences et ses informations pour bénéficier de recommandations appropriées (Femenia-Serra & al, 2019). Et comme le tourisme reste une innovation du temps de loisir (cf. Quelles motivations construisent les innovations touristiques ?), c’est aussi ce temps disponible qui viendra construire la destination avec une participation active pour l’environnement : « participez au bien-être de la destination et la destination prendra soin de vous ». Le progrès réside donc dans un meilleur contrôle des activités des touristes pour une meilleure gestion des ressources.
Un progrès relatif et manichéen
Ce progrès technologique reste relatif car étroitement lié à celui qui le prononce en fonction de son histoire, de sa culture et de ses contextes (Taguieff, 2011). Que dire du RGPD qui restreint les innovations par précautions et respects des vies privées ? Un progrès pour les Européens dans la protection des données personnelles, mais un frein pour le développement des visions singapouriennes ou chinoises qui voudraient connaitre et contrôler en temps réel les activités des territoires et des individus. Cependant cette course à l’innovation peut être vécue comme une pression encourageant l’essor des technologies au dépend d’innovation de produits ou d’organisations. On parle d’injonction lorsque cette pression semble devenir menaçante avec un risque de clôturer ses activités par manque d’adaptation technologique. Enfin cette notion de progrès a tendance à opposer ce qui va construire l’avenir entre des outils technologiques qui entraient de facto des nuisances sur l’environnement et un refus total des développements technologiques qui viendraient déconsidérer les avancées réelles proposées par les sciences.
« Il faut commencer par penser le progrès ce qui revient à la repenser »
Pour conclure, « il faut commencer par penser le progrès ce qui revient à la repenser » (Taguieff, 2011). La crise sanitaire en cours questionne le secteur avec de nombreuses publications en faveur des prises de consciences environnementales : « Nous ne devons pas reconstruire le même secteur touristique ». Le progrès ne devient plus uniquement technologique et intègre les notions de sensibilisation à l’environnement, de respect d’autrui et de bonnes répartitions économiques. Rien de nouveau, si ce n’est une prise de conscience à grande échelle du secteur et cet arrêt soudain des activités qui permet cette remise en question. Aujourd’hui nous voilà donc prêts (connaissances) et armés (technologies) pour mieux gérer les activités du secteur et repenser notre vision du progrès.
Bibliograhie
Femenia-Serra, F., Perles-Ribes, J. F., & Ivars-Baidal, J. A. (2019). Smart destinations and tech-savvy millennial tourists: hype versus reality. Tourism Review.
Gretzel, U., Sigala, M., Xiang, Z., & Koo, C. (2015). Smart tourism: foundations and developments. Electronic Markets, 25(3), 179-188.
Le Corf, J. B. (2015). Management de l’information publique et innovation numérique de services urbains: l’intelligence territoriale en perspective. Big Data-Open Data: Quelles valeurs, 97-112.
Taguieff, P. A. (2011). Le sens du progrès: une approche historique et philosophique. Flammarion.
Doctorant en sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Cyril décrit l’actualité touristique à travers la littérature académique spécialisée dans l’innovation, le tourisme et les popular studies. Dans ses recherches, il tente d’identifier la place du tourisme dans la smart city. Il est chroniqueur pour TOM depuis janvier 2020. Retrouvez toutes ses chroniques ici