L’innovation est un terme polymorphe construit pour stimuler les imaginaires et encourager l’alternatif et l’originalité. Avec une connotation positive, elle répond aux difficultés des secteurs en apportant des solutions viables encore inexistantes.
Le secteur du tourisme est un secteur en perpétuelle évolution étroitement liée à la notion d’innovation. Bien que très majoritairement portée par le numérique (DGE, 2016), l’innovation peut être produite par le refus des technologies ou par la conception de nouveaux produits touristiques (Cf. Comment la culture numérique influence-t-elle le tourisme ?). Dans cette chronique, nous questionnerons les motivations qui conduisent à des innovations touristiques.
La remise en question des temporalités du tourisme
Le tourisme se définit par sa capacité à remplir nos quotidiens avec des prestations opposées au travail, à la pression et aux étreintes ordinaires. Il représente l’évasion pour permettre la projection et l’expérience d’un soi ailleurs. La notion de temps dédié à ces activités est essentielle puisqu’elle forge le secteur du tourisme pour devenir un secteur de loisirs.
- Le tourisme, une innovation historique du quotidien : Le tourisme est une innovation qui renouvèle depuis ses prémices les temps libres, les désirs d’exploration et les perceptions culturelles. En France et depuis sa démocratisation en 1936, le tourisme s’est construit par imitation des classes sociales supérieures (Ducroquet & Viallon, 2017 dixit Boyer, 1996). L’innovation est sociétale et repose sur des obligations légales permettant à chacun de bénéficier de vacances. La promenade des anglais à Nice se densifie pour devenir une promenade de tourisme de masse. La technologie se caractérise alors par la densification des transports qui venaient symboliser autour de certaines axes mythiques les départs annuels et la saisonnalité des destinations. Le tourisme comme innovation se déploie donc pendant ce temps disponible avec un choix porté sur les activités du voyage. L’intensification des mobilités par le développement des technologies accompagne et favorise l’innovation touristique mais elle n’en est pas l’initiateur.
1936 : les Français découvrent les congés payés
- Le tourisme, une innovation contemporaine du quotidien : Cette innovation du temps libre est remise en cause dans sa capacité réelle à pouvoir extraire les voyageurs de leur quotidien. Étroitement lié à la notion de liberté, le tourisme devient un impératif mobilitaire, une obligation sociale qui envisage le déplacement comme une action valorisante et socialement reconnue mais non comme une solution au quotidien. "Est-ce encore une liberté que d'être obligé d'oublier son quotidien pour partir le plus loin de son lieu de vie ordinaire ? » (Christin, 2014). Selon Albert Moukheiber (neuroscientifique, 2020), l’objectif consiste à équilibrer les temps de loisir et de travail pour ne pas compter sur une période unique ou limitée de vacances.
Pas étonnant alors de voir l’émergence de nouveaux concepts touristiques questionner le quotidien plus que la distance. Par exemple, le locatourisme (staycation) se concentre sur le tourisme à courte distance mais encourage aussi l’augmentation des fréquences des visites. Puis comme l’exploration et l’exotisme restent des motivations intrinsèques au voyageur, elles se traduisent par la reproduction d’un quotidien à l’étranger, récemment illustrées par la diversification des offres de séjours en télétravail (Pierre & Vacances déploie une offre de séjour pour les télétravailleurs). Notons que la covid-19 accélère ces transformations sans en être précurseur (Les restaurateurs font leur révolution digitale à l’ère de la COVID-19). L’innovation touristique réside dans sa conception d’évasion et de liberté plus que dans sa dimension technologique.
La remise en question des acteurs du tourisme
Dans le secteur du tourisme, nous pouvons identifier deux vagues d’innovations liées au numérique et aux technologies de l’information et de la communication. Dans les années 2000 et avec l’arrivée d’internet, les acteurs dits traditionnels se sont réinventés pour réduire les intermédiaires et créer un lien privilégié avec le touriste (sites et ventes en ligne). Aujourd’hui, face à une seconde vague d’innovation (5G, big data, intelligence artificielle, réalité virtuelle, etc.), de nouveaux acteurs viennent questionner les rapports de pouvoirs exercés sur le secteur à travers une connaissance plus fine des habitudes et comportements des touristes.
L’innovation, un concept numérique porté par l’actualité : Le plan national pour l’innovation se concentre principalement sur les innovations à fort contenu technologique pour encourager la recherche en laboratoire, l’entreprenariat et les interactions publiques privées. Avec l’ouverture des données, l’innovation se construit via des plateformes de données publiques censées encourager la créativité de prestataires extérieurs (Open data et tourisme ). Aussi, l’actualité du secteur se construit par cette recherche constante d’amélioration « renforcer sa capacité d’innovation est l’investissement le plus rentable pour sortir de la crise», et « la pandémie place l’innovation et l’écologie en modèles du Tourisme ». L’innovation devient une injonction au numérique à laquelle chaque acteur doit se plier pour accompagner les évolutions du secteur.
L’innovation, un concept politique questionnant les pouvoirs : Les révolutions numériques affirment la position de nouveaux acteurs à travers la création de plateformes numériques (ou collaboratives). En tant que nouveaux contre-pouvoirs, elles bouleversent le pouvoir de gestion et de décision des territoires (Priol, 2017). L’apparition de nouveaux acteurs est pourtant récurrente depuis les années 1980 où la concurrence intensifiée par la déréglementation et la désintermédiation financière s’impose comme un contre-pouvoir aux actions politiques (Baron, 2003). À partir des années 1990, c’est la transformation de l’actionnariat qui impacte les entreprises avec la séparation du pouvoir de gestion des dirigeants et du pouvoir de contrôle stratégique des actionnaires.
Il s’en suit une nouvelle conception d’une gouvernance territoriale qui « devient une émanation d’acteurs publics ou privés dont les actions de coordination ne peuvent être réduites à une politique publique au sens classique du terme mais à une action publique. » (Leloup, Moyart, & Pecqueur, 2005). Ainsi, « la révolution numérique ne saurait se réduire à une simple révolution technique. C’est avant tout une révolution des pouvoirs. » (Thieulin, 2018). Avec le développement d’initiatives privées, c’est donc reconsidérer l’innovation touristique non plus comme une révolution du numérique, mais comme une révolution des pouvoirs engagés par le numérique.
Un train peut en cacher un autre
L’invention de nouvelles technologies ne conduit pas forcément à des innovations (Ducroquet & Viallon, 2017). L’innovation du secteur est motivée par la liberté d’exercer des activités de tourisme pendant son temps de loisir. Cependant, elle pose aussi la question des acteurs engagés. L’une des lois de Kranzberg (1986) rappelle que la technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Identifier les technologies comme un danger pour la pérennité du secteur revient à nier l’existence des pouvoirs exercés par les acteurs. Ainsi, les innovations touristiques sont portées par les motivations des touristes et par un jeu de pouvoir entre les acteurs.
Bibliographie
Baron, C. (2003). La gouvernance : débats autour d'un concept polysémique », Droit et société, (2), 329-349.
Blanchet C., Aida N. & Fabry N. (2020). Progression des usages : du tourisme innovant au smart tourisme, appel à communication, Université Gustave Eiffel, Dicen-IdF.
Boyer, M. (1996). L'invention du tourisme. Paris : Gallimard¸1996.
Christin R. (2014), Critique de la déraison touristique. Les canons du bien-vivre impliquent désormais le mouvement, la consommation du monde..., France culture, podacst (en ligne)
Ducroquet, A., & Viallon, P. (2017). Tourisme et Innovations : entre adaptations et (R) évolutions (1/2). Mondes du Tourisme, (13).
Kranzberg, M. (1986). Technology and History: "Kranzberg's Laws". Technology and Culture, 27(3), 544-560. doi:10.2307/3105385
Leloup, F., Moyart, L., & Pecqueur, B. (2005). La gouvernance territoriale comme nouveau mode de coordination territoriale ? Géographie, économie, société, 7(4), 321-332.
Moukheiber A (2019) Extrait de l'émission « 28 minutes », Arte le 07/08/19, (en ligne)
Priol, J. (2017). Le big data des territoires. Open data, protection des données, smartcities, civictech, services publics : les nouvelles stratégies de la donnée au service de l’intérêt général, Broché.
Thieulin, B. (2018). Gouverner à l’heure de la révolution des pouvoirs. Pouvoirs, (1), 19-30.
Doctorant en sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Cyril décrit l’actualité touristique à travers la littérature académique spécialisée dans l’innovation, le tourisme et les popular studies. Dans ses recherches, il tente d’identifier la place du tourisme dans la smart city. Il est chroniqueur pour TOM depuis janvier 2020. Retrouvez toutes ses chroniques ici