Cette période d’isolement nous encourage à imaginer l’après crise pour gérer et appréhender au mieux les conséquences d’un arrêt soudain des activités. Avec une vision à court terme, elle nous force à définir et identifier les conséquences du confinement sur nos activités respectives. Le tourisme en 2050 ne semble donc pas une priorité tant que le prolongement des lendemains n’est pas assuré. Pourtant, la vision à long terme reste une prérogative essentielle dans le développement de nos sociétés. De nombreux articles sur l’après confinement supposent un « après tourisme », un « jour d’après », ou un temps nécessaire pour (re)construire une nouvelle conception du voyage. Parfois, cette notion de lendemain apparaît pour les plus ésotériques comme la punition d’une « terre délaissée », dans d’autre cas elle devient l’occasion de faire preuve de résilience pour identifier les capacités opérationnelles des équipes. Dans ce sens, de nombreux spécialistes donnent leur avis, leurs visions et partagent leur ingénierie en croisant les données d’actualité avec leur expertise. Être dans la prospective ou dans l’anticipation offre la possibilité de corriger et d’améliorer les alternatives pour construire le futur selon ses préférences.
“When all else fails, consult a futurist.” (Dator, 2018)
Dans la recherche académique, nous notons plusieurs courants de pensées qui positionnent la futurologie comme une science non exacte mais nécessaire. Trois points majeurs permettent d’en comprendre les alternatives proposées :
Le courant de pensée scientifique
Les prédictions doivent être scientifiques et réalisées à travers « des faits présents et passés pour faire des hypothèses prédictives sur des évènements futurs » (Pansier, 2019). Il est préférable de dégager de ces analyses tout sens de spiritisme ou de révélation hasardeuses basées uniquement sur l’ambition, le feeling ou l’instinct. Dans une temporalité où la donnée devient un prérequis essentiel pour les acteurs, l’analyse prédictive devient un atout majeur pour construire les stratégies.
Le courant de pensée hypothétique
Jim Dator précisera dès 1987 « l'avenir ne peut pas être prédit car l'avenir n'existe pas ». Selon lui, l’enjeu repose dans la construction des futures alternatifs, des préférences que l’on souhaite envisager et des stratégies qui vont accompagner ces visions. Le travail d’un futurologue ne consiste pas à prédire le futur, mais à proposer des images de ce futur : « une vision directrice et non une solution finale ».
Le courant de pensée visionnaire
Enfin, « toute idée utile sur l'avenir pourrait sembler ridicule » (Dator, 2019). Ce qui est accepté dans la lecture de la science-fiction l’est beaucoup moins dans la réalité. Il est plus simple de croire en la folle inventivité d’un romancier plutôt qu’au réalisme d’une start-up visionnaire. Or, il n’est pas rare de retrouver dans nos réalisations respectives des contraintes qui viennent réduire notre créativité au profit d’une approche plus conventionnelle.
Prospectives audacieuses à l’horizon 2050
Pour nous projeter dans un horizon lointain, nous faisons volontiers appel à la littérature ou au cinéma pour rendre tangible ce qui n’est aujourd’hui pas envisageable : l’avenir. Une autre solution reste la connaissance des travaux des spécialistes qui proposent des perspectives atypiques et inédites. Parce qu’ils ne correspondent pas toujours aux attentes ou au discours commun, ces travaux font preuves d’audace pour identifier dans des sujets aujourd’hui sensibles des sources potentielles de questionnements touristiques.
Réévaluation des comportements réprimés :
La plupart des ouvrages en science-fiction révèlent des interstices où les comportements habituellement réprimés sont autorisés. Généralement sous forme d’un club, ils identifiant des espaces où sexualité, drogue et alcool se combinent à travers une vision inhibée des plaisirs festifs. « Les touristes du porno cherchent activement à éprouver des plaisirs visuels et viscéraux. » (Mars & al, 2017). Bien au-delà des valeurs habituellement partagées, ces comportements restent envisagés comme des sources réelles de développement touristiques :« il y a peu de considération concernant le potentiel des marchés internationaux du cannabis touristique » (Wright, 2019).
Image issue du film Zero Theorem de Terry Gilliam
Maturité des développements technologiques :
Les technologies angoissent et apportent des craintes sur les éventuels effets négatifs qu’elles pourraient apporter sur l’emploi ou la fréquentation des lieux. « Elles permettent de nouveaux comportements, remettent en question les croyances et les valeurs anciennes basées sur des technologies antérieures (…). Au départ, elles semblent obscènes, impossibles, stupides, « science-fiction », ridicules. Et puis cela devient familier et finalement « normal » (Dator, 2018). En attendant que ces technologies soient assimilées, croire aux développements innovants n’empêchent pas une approche prudente des technologies.
Rééquilibrage du culturel :
Saskia Cousin (2008) présentait dans ses travaux la doctrine du tourisme culturel imposée par les institutions internationales, soit cette volonté de valoriser la culture de référence comme seule source positive de développement touristique. Dans ce sens, que devons-nous considérer comme culturel ? Largement identifié à travers la littérature, le cinéma ou la musique, les nouvelles technologies de l’information et de la communication favorisent l’émergence des cultures alternatives. « Il est prévu que la demande d'activités et d'expériences touristiques liées à la culture populaire continuera d'augmenter, offrant des possibilités de dispersion des visiteurs, la répartition des avantages économiques entre les régions et la résolution des problèmes liés à l'industrie » (Reichenberger, 2019).
Appréciation des désastres écologiques :
Il existe de grandes possibilités pour que les opportunités touristiques liées au dérèglement climatique ne soient pas oubliées par les industries (exemple : tourisme arctique). Il est donc nécessaire dès aujourd’hui d’envisager cette articulation entre les opportunités économiques et la régulation d’une activité émergente pour les futures destinations. « L'avenir mondial est confronté à de nombreux défis, qu'il s'agisse du changement climatique, de l'énergie, du vieillissement de la population, mais en même temps, l'avenir offre au tourisme de nouveaux marchés, de nouveaux touristes et du développement. » (Yeoman, 2019).
Harmonisation des compétences :
Plus délicat maintenant, la question de la compétence touristique pour les territoires, « Les Organisations de Gestion de Destination (OGD) semblent plus soucieuses de leur propre survie que de fournir un service à la fois à leurs citoyens et aux touristes. Elles n’ont pas reconnu l’évolution des comportements des touristes plus aptes à prendre leurs propres décisions en se basant sur l’avis de leurs proches plutôt qu’en celui des OGD. » (Hay, 2019). Même si ces propos peuvent être atténués en fonction des destinations et des leurs spécialisations, la question des compétences territoriales pour l’accompagnement du touriste individuel restera sans doute une actualité chaude dans les projections à long terme. Pour conclure, dans une société où tous nos actes touristiques ont un impact sur l’environnement, font appels aux technologies et tendent à complexer nos comportements, il est nécessaire d’accepter de concevoir l’avenir en dehors de ce que nous considérons comme dérangeant ou politiquement correct. Bibliographie COUSIN, Saskia. L’Unesco et la doctrine du tourisme culturel. Généalogie d’un «bon» tourisme. Civilisations. Revue internationale d'anthropologie et de sciences humaines, 2008, no 57, p. 41-56. DATOR, James A. Jim Dator: A Noticer in Time. Springer Nature, 2019. HAY, Brian. The future of national tourism organisations marketing functions–there is no future?.Journal of Tourism Futures, 2019. MARS, Michelle Stella, YEOMAN, Ian Seymour, et MCMAHON-BEATTIE, Una. Ping pong in Phuket: the intersections of tourism, porn and the future. Journal of Tourism Futures, 2017. PANSIER, Frédéric-Jérôme, iJudge, vers une justice prédictive. LGM éditions, 2019. REICHENBERGER, Ina. Popular culture shaping tourism. Journal of Tourism Futures, 2019. TAYLOR, Audrey R., BARÐADÓTTIR, Þórný, AUFFRET, Sarah, et al. Arctic expedition cruise tourism and citizen science: a vision for the future of polar tourism. Journal of Tourism Futures, 2019. WRIGHT, Daniel William Mackenzie. Cannabis and tourism: a future UK industry perspective. Journal of Tourism Futures, 2019. YEOMAN, Ian Seymour. Making sense of the future. Journal of Tourism Futures, 2019.

Doctorant en sciences de l'information et de la communication à l'Université Gustave Eiffel, Cyril décrit l'actualité touristique à travers la littérature académique spécialisée dans l'innovation, le tourisme et les popular studies. Dans ses recherches, il tente d'identifier la place du tourisme dans la smart city. Il est chroniqueur pour TOM depuis janvier 2020.