Depuis le début de l’épidémie du Covid-19, chaque pays touché adopte sa stratégie numérique afin de faire respecter le confinement et ralentir la diffusion du virus. Tracking, reconnaissance faciale, transmission de données… les outils technologiques offrent de multiples possibilités de contrôle des populations. Faut-il s’attendre à une telle surveillance en France ? Les grandes entreprises du numérique vont-elles en profiter pour conquérir le secteur de la Santé ? Qu’en est-il du respect de notre vie privée dans l’après Covid-19 ? Dans ce contexte de crise, d’anciennes questions éthiques ressurgissent.
Dès la propagation du virus en Chine en décembre 2019, le site Top10VPN a commencé à dresser la liste des outils de tracking, de surveillance et de censure mis en place par les différents gouvernements ou les citoyens pour endiguer l’épidémie du Covid-19. Le site spécialisé dans les VPN (réseau privé virtuel qui permet de masquer son adresse IP et de chiffrer ses données) est un fervent défenseur de la vie privée en ligne. Voici quelques exemples recensés à travers le monde :
- Fin février, le Ministère de la santé singapourien a publié des informations sur les victimes du virus. Les données ont été reprises par un développeur qui a créé une carte interactive afin que les citoyens puissent connaître la localisation des personnes infectées.
- Début mars, le gouvernement belge a confirmé qu'il permettrait aux opérateurs mobiles locaux de partager des données anonymisées avec des tiers pour aider à suivre la propagation du virus.
- En Corée à la mi-mars, les sociétés de télécommunications et des sociétés de cartes de crédit coréennes partageaient des données avec le gouvernement pour aider à suivre les mouvements de ses citoyens.
- Toutes les personnes atterrissant à l’aéroport à Hong-Kong en provenance de l’international se voient équipées d’un bracelet indiquant aux autorités leur localisation.
- En Pologne, le ministère des Affaires Étrangères a lancé une application pour les personnes en quarantaine. Elles doivent envoyer un selfie géolocalisé une fois par jour pour prouver qu’elles sont bien chez elles.
- A Singapour, une application nommée « TraceTogether» a été développée par les autorités. Elle permet d’identifier les personnes qui ont été en contact avec des personnes atteintes, en utilisant notamment le Bluetooth.
- En Australie, au Royaume-Uni, en Belgique, en Espagne, en France ou encore en Chine, les gouvernements annoncent l’utilisation probable de drones pour diffuser des messages invitant les populations à respecter le confinement.
« En Chine, il faut sacrifier son intimité pour survivre ou pour mieux-vivre »
Guillaume Rio est Responsable Technologie et Partenariats chez L’Echangeur de BNP Paribas Personal Finance. La société de conseils accompagne les entreprises dans leur démarche d’innovation et s’intéresse particulièrement à ce qu’il se passe en Chine. Selon lui, le programme « Made in China 2025 », mis en place par le Premier ministre chinois en 2015 et qui vise à faire du pays une « AI nation » a pris une toute autre ampleur avec le Covid-19. Les géants du numérique nationaux que l’on appelle les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) ont déjà montré leur ambition dans le domaine de la santé : développement de services de téléconsultation, recherches dans la lutte contre le cancer et autour de l’ADN. Mais avec l’apparition du virus, le gouvernement leur a accordé davantage de pouvoir afin de lutter contre l’épidémie.
Alipay Health Code
Alibaba et Tencent ont par exemple développé un système d’évaluation de la santé par code couleur. Nommé Alipay Health Code, elle attribue la couleur verte, jaune ou rouge en fonction des antécédents médicaux de la personne, de ses contacts et de ses déplacements. Un code couleur appliqué sur des millions de personnes et qui détermine si elles doivent être mises en quarantaine ou peuvent fréquenter les espaces publics. Un outil qui rappelle le système de crédit social mis en place par le gouvernement en 2014. Par le biais d’un système de note, il vise à encourager les bons comportements en attribuant des bons points ou des pénalités.
Baidu, le Google chinois, a ajouté un filtre à son outil Baidu Map qui permet de visualiser en temps réel la localisation des personnes infectées afin d’éviter certaines zones.
« En Chine, il faut sacrifier son intimité pour survivre ou pour mieux-vivre, analyse Guillaume Rio, Dans ce contexte, partager des informations sur soi devient un enjeu vital ». La population a l’habitude d’utiliser des « super-applications » qui offrent une myriade de services et savent tout d’eux. En ajoutant des données de santé, les géants du numérique chinois franchissent néanmoins une nouvelle frontière. « Si j’accepte de partager mes données de santé, mes données les plus intimes, alors je serais prêt demain à partager mes informations bancaires relatives à mes achats », continue t-il. Et dans ce schéma, nulle question de données anonymisées.
Ali-Health lancé par Alibaba
« Demain, il existera sans doute un Amazon Prime de la santé »
Une situation qui est loin d’arriver dans nos contrées européennes ? Plus proche de nous, de l’autre côté de l’Atlantique, d’autres géants du numérique placent leurs pions dans le secteur de la Santé. On ne parle plus ici des BATX mais des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple). Il y a quelques jours, Google publiait des données anonymisées sur les déplacements des populations. Des informations sur 131 pays dont la France pour aider les responsables à gérer la pandémie du Covid-19, mais aussi pour montrer si la population a respecté les mesures de confinement.
Comment Google a-t-il pu avoir accès à ces informations ? Grâce à Google Maps, explique Timothée Lairet, Co-Fondateur de Vizity, jeune pousse spécialisée dans la conception de cartes interactives. L’outil de cartographie de Google est capable aujourd’hui de suivre vos déplacements voire même de déduire le moyen de locomotion emprunté. « Google va savoir si vous avez pris le train si votre parcours suit une ligne de chemin de fer. Il va comprendre que vous vous êtes rendu dans une boutique car vous êtes resté à cet endroit pendant plusieurs minutes », illustre Timothée Lairet. « C’est un outil puissant. Maintenant, reste à savoir ce que l’on peut en faire, notamment pour lutter contre la pandémie, s’interroge t-il, Qui possède ces données et combien de temps sont-elles conservées. ? »
Luke Chesser
« Dans le contexte actuel, Google n’utilise ‘que’ son outil de localisation. Mais n’oublions pas que la firme a racheté Fitbit (concepteur de bracelets connectés, ndlr). Demain, plus que nos déplacements, ce seront peut-être nos données de santé qui seront mesurées », rappelle Guillaume Rio. En fonction des informations récoltées, un autre géant du numérique entrerait alors en jeu : Amazon.
Le Responsable Technologie et Partenariats chez L’Echangeur de BNP Paribas Personal Finance rappelle qu’Amazon a racheté une pharmacie en ligne pour la modique somme d’un milliard de dollars il y a deux ans. Le géant de l’e-commerce propose déjà un service de télémédecine à ses employés avec un service de livraison de médicaments en cas de besoin. « Demain, Alexa (l’intelligence artificielle d’Amazon, ndlr) sera capable, grâce à une caméra optique, de savoir si j’ai de la fièvre, un rhume ou si je suis anxieux. Elle m’invitera alors à consulter en ligne », imagine t-il. Contrairement au gouvernement américain, Amazon a les moyens de mettre ce genre de système en place. Dans un pays où le système de santé est complexe, la société apparaît comme le bon samaritain. C’est pourquoi Guillaume Rio estime que « demain, il existera sans doute un Amazon Prime de la santé ».
Pour le moment, rien ne dit que les GAFA vont jouer en rôle dans la lutte contre l’épidémie. Mais en démocratisant la téléconsultation et la livraison de médicaments, la crise que l’on traverse leur ouvre le marché de la Santé.
En France, c’est Orange qui semble la plus avancée sur ces sujets. La société de télécommunication a déjà fourni des informations concernant l’exode des Parisiens lors de l’annonce du confinement. Elle investit dans la santé et la maison connectée depuis plusieurs années. Orange est même capable, via des objets connectés et de la vidéo, de savoir si une personne âgée fait une chute à son domicile. « Elle ne possède pas encore d’application, mais elle fournit une connexion Internet. Elle possède également un service bancaire avec Hello bank !. Orange est la société française la plus susceptible de devenir une super-application qui proposerait tout, y compris des services de santé », explique Guillaume Rio.
« La logique de santé ne rend pas le traçage massif plus légal »
Alexander Sinn
Sur son site internet, La Quadrature du net s’inquiète des pratiques d’Orange, notamment sur le tracking de la population. L’association qui défend les droits et libertés de la population sur Internet affirme que la société recycle son offre Flux Vision de 2013 pour la crise actuelle. « Si Orange joue les bons élèves en temps de crise, il aura ouvert un nouveau marché durable. », écrit-t-elle.
Contacté par nos soins, la CNIL affirme que « Le cadre juridique actuel, en particulier le RGPD et la directive ePrivacy, permet, selon certaines modalités, de traiter de telles données notamment de manière anonymisée (suffisamment agrégée) ou avec le consentement des personnes. Ce même cadre juridique permet aux Etats d’aller plus loin et de déroger, par la loi, à cette exigence d’anonymisation ou de consentement, sous certaines conditions. »
Une position critiquée par La Quadrature du Net. « Des mesures sanitaires ont été prises par le gouvernement car il le fallait. Mais il ne faut en en aucun cas revenir sur nos libertés fondamentales », déclare Sylvain, membre que La Quadrature du Net. Selon lui, plus l’Etat a une logique autoritaire, plus les organismes vont tester des solutions de contrôle et de pouvoir. « La logique de santé ne rend pas le traçage massif plus légal », continue t-il.
C’est pourquoi l’après Covid-19 ne doit pas ressembler à un après 11 septembre ou un après janvier 2015. « Ces états de crises ont permis de violer trop de libertés. L’Etat a conservé plus de pouvoir quand bien même la menace terroriste a diminué. C’est pourquoi nous nous opposerons à toute forme de surveillance », conclut le membre de La Quadrature du Net.
La crise que nous traversons est inédite et pose des questions éthiques pas si nouvelles que ça. En France, le RGPD et la directive ePrivacy nous protègent en principe de toute dérive remettant en cause notre vie privée. Une chose est sûre, c’est que le développement technologique et économique ne devra pas être exempt de cadre légal afin de contenir l’influence des géants du numérique.