Dans le cadre du salon Museum Connections, plusieurs conférences portaient sur le thème des expériences immersives et en particulier sur la réalité virtuelle. Comment repenser la narration avec ce genre de support ? Quelle place pour l’interaction humaine ? Quels modèles de financement mettre en place ? Autant de questions auxquelles les nombreux intervenants venant du monde entier ont répondu en revenant sur les initiatives mises en place.


Lawrence Chiles, Responsable Numérique de la National Gallery of London, a expliqué sur scène encourager la co-création et le co-financement d’expériences immersives. Pendant deux semaines de l’été 2019, « Virtual Veronese » proposait aux visiteurs de visiter l’église San Benedetto al Po en Italie grâce à de la réalité virtuelle. Ils pouvaient ainsi visualiser la peinture « La consécration de Saint Nicolas » qui s’y trouvait en 1562. L’exposition « Leonardo - Experience a Masterpiece », propose quant à elle de rentrer dans l’esprit de Léonard de Vinci afin de comprendre le processus de création derrière son œuvre "La vierge aux rochers". Une exposition qui fait la part belle aux projections et aux effets de lumière.
Selon lui, l’enjeu est de réussir à raconter une histoire par le biais de ces installations. « La plupart des gens n’ont jamais testé la réalité virtuelle. C’est quelque chose de nouveau. Quand ils viennent, c’est donc pour vivre une expérience », a déclaré Lawrence Chiles.
Virtual is the new reproduction
Roei Amit, Responsable Digital et Multimédia du Grand Palais-RMN, est revenu quant à lui sur l’exposition "Sites Eternels" présentée en 2017 au Grand Palais. Grâce au travail de la société Iconem, qui a scanné des sites et monuments du Proche-Orient en danger, les visiteurs étaient immergés par le biais de vidéos 360°. Autre expérience, celle du cinéaste Wim Wenders qui a présenté une installation conçue à partir de sa filmographie en avril 2019, projetée sur la structure intérieure de la Nef du Grand Palais. « Les visiteurs se déplaçaient librement, se mettaient à danser, ils étaient dans l’interaction avec l’œuvre », a expliqué Roei Amit. A partir de mars 2020, l’exposition Pompéi plongera les visiteurs dans la ville avant et après sa destruction grâce à des projections 360° en très haute définition, des reconstitutions en 3D et des créations sonores.
Pour lui, le questionnement autour du virtuel et de l’authenticité de l’expérience est le même que celui autour des reproductions. « Les visiteurs ne viennent pas pour l’objet en lui-même, mais pour l’expérience qu’il crée », a lancé Roei Amit. Il a ensuite précisé que ces nouveaux types d’expositions n’émergeaient pas pour des raisons économiques, mais bien parce que le public cherche la nouveauté : « Les expériences immersives ne sont pas moins chères que les expositions classiques. Peut-on dire que les expositions classiques sont vouées à disparaître ? Nous n’avons pas assez de recul pour le dire ».
Quelle place pour l’humain ?
Karim Ben Khelifa est journaliste, créateur et réalisateur de The Enemy, une expérience en réalité virtuelle qui permet de faire face aux combattants de trois conflits armés. Selon lui, l’accompagnement autour d’une expérience en réalité virtuelle reste nécessaire, encore plus pour des sujets sensibles. « Après avoir testé The Enemy, les visiteurs ressentaient le besoin de débriefer », a précisé Karim Ben Khelifa.
La réalité virtuelle ne se vit donc pas forcément comme une expérience individuelle. La société Emissive l’a bien compris et propose depuis plusieurs mois une visite virtuelle de la pyramide de Kheops en groupe à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Les utilisateurs sont tous équipés d’un sac à dos qui contient la technologie, ce qui leur permet de se déplacer librement dans l’espace dédié. Un vrai guide effectue la visite et chaque utilisateur peut voir virtuellement où se trouvent les autres.
L’interaction humaine est donc bien là et vient englober l’expérience virtuelle. Selon Fabien Barati, CEO d’Emissive, ce genre d’expérience en groupe est amené à se développer à mesure que la technologie s’améliore. « Demain, il n’y aura plus besoin de sac à dos. La technologie sera embarquée dans les casques et les informations seront envoyées depuis un ordinateur sur le côté de la pièce par le biais de la 5G », a-t-il expliqué.
« Ce que les utilisateurs retiennent, c’est l’émotion que le dispositif a suscité », a complété Alexandra Dromard, Responsable des projets de médiation numérique du Centre des Monuments Nationaux. L’établissement public a notamment collaboré avec Timescope pour installer des bornes sur la terrasse de l’Arc de Triomphe.
Timescope sur la terrasse de l'Arc de Triomphe
Comment atteindre la rentabilité ?
Avec l’émergence de nouvelles formes d’expositions vient la question du financement. Stéphanie Targui, Responsable du service des contenus numériques du Musée National d’Histoires Naturelles de Paris a expliqué que leur cabinet de réalité virtuelle était rentable après deux ans d’existence. Contrairement aux autres musées, celui-ci a fait le pari de proposer une expérience fixe et cela paye aujourd’hui. « Je pense que chacun doit réfléchir aux nouvelles manières de transmettre des connaissances aux visiteurs », a-t-elle déclaré. Et ce, sur le long terme.
Dans le cas d’exposition temporaire utilisant la réalité virtuelle, les partenariats et le co-financement sont nécessaires pour mutualiser les coûts. Pour mettre en place l’expérience "Claude Monet, l’obsession des Nymphéas" au Musée de l’Orangerie par exemple, le Musée d’Orsay a noué un partenariat avec HTC. Le Musée National d’Histoires Naturelles a quant à lui travaillé avec la fondation Orange.
« Une expérience en réalité virtuelle est une œuvre en tant que telle. Elle peut donc être diffusée à plusieurs endroits sur plusieurs périodes. Cela permet de diminuer les coûts », a conclu Christophe Salomon, Responsable Francophonie et Développement Numérique de Sunny Side of the Doc.
Photo d'ouverture : Stella Jacob

