Asie contre Etats-Unis : la bataille pour la mobilité de demain

Tribune par Nicolas Cabanes, Analyste, Fabernovel

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Julia Luczak-Rougeaux

16 mai 20195 min de lecture

Asie contre Etats-Unis : la bataille pour la mobilité de demain
© Archives Travolution

Tribune par Nicolas Cabanes, Analyste, Fabernovel

Alors que Lyft dégringole en bourse (-20% en dessous de son prix d’introduction) et que Uber annonce qu’il est probable que l’entreprise ne soit jamais bénéficiaire, les modèles économiques des nouveaux acteurs de la mobilité sont plus que jamais passés au crible des experts de tous bords. A vrai dire, de sérieux doutes planent sur la capacité de ces acteurs la Silicon Valley à avoir trouvé la recette miracle de la mobilité urbaine…

Nicolas-Cabanes-Fabernovel Nicolas Cabanes, Analyste chez Fabernovel

Et si la bonne formule nous venait d’ailleurs ?

En parallèle de la guerre Uber/Lyft, une autre bataille de grande ampleur fait rage de l’autre côté du globe, celle qui oppose les deux super apps rivales, Grab et Go-Jek. Fondés par d’anciens camarades de promotion d’Harvard, le singapourien Grab et l’indonésien Go-Jek se sont historiquement développés sur le même créneau qu’Uber, celui de la mobilité urbaine à la demande, mais en troquant les berlines noires contre des scooters verts, bien mieux adaptés aux usages des habitants des grandes métropoles asiatiques. Inspirés par leurs cousins WeChat et Alipay, les deux rivaux affichent très tôt leur ambition de devenir les premières super apps de l’Asie du Sud-Est et intègrent au sein de leur plateforme leur propre solution de paiement ainsi qu’un large portefeuille de services, du transport de personnes à la livraison de nourriture en passant par le e-commerce, la réservation d’hôtels et de places de cinéma ou encore la vidéo à la demande.

Alors qu’Uber et Lyft se dirigent vers un modèle de type MaaS (Mobility as a Service) qui intègre sur une même plateforme aussi bien des voitures que des vélos ou des trottinettes électriques, Grab et Go-Jek ont opté pour le modèle plus ambitieux de la “Everyday Super App” : devenir un véritable assistant de vie qui connecte quotidiennement les utilisateurs avec n’importe quels services ou produits.

Qui va rafler la mise en Asie du Sud-Est ?

Même s’il est difficile de départager Grab et Go-Jek tant les deux frères ennemis sont au coude à coude, leurs stratégies restent très différentes :

  • A ma gauche, Grab la singapourienne valorisée à 14 milliards de dollars et dont l’application a été téléchargée plus de 140 millions de fois. L’entreprise est active dans 8 pays et revendique 2,8 millions de chauffeurs pour 6 millions de courses journalières. Grab a déjà levé près de 9 milliards de dollars principalement auprès de SoftBank, Microsoft, Toyota, Hyundai ou encore Booking. En mars 2018, Grab rachète les activités asiatiques d’Uber contre 28% des parts de l’entreprise.
  • A ma droite, Go-Jek, valorisée à près de 10 milliards de dollars et dont le nom dérive de l’indonésien ojek qui désigne les moto-taxis typiques des grandes villes du pays. Téléchargée plus de 110 millions de fois, l’application propose plus de 18 services à la demande dans 4 pays (Indonésie, Singapour, Vietnam et Thaïlande) et revendique plus d’un million de chauffeurs ainsi que 25 millions d’utilisateurs actifs dont plus de la moitié utilise son service de paiement intégré Go Pay. Au total, c’est près de 100 millions de transactions qui sont enregistrées chaque mois sur la plateforme. Go-Jek a déjà levé plus de 3 milliards de dollars auprès de prestigieux partenaires comme Sequoia, KKR, Tencent, Google, JD.com ou Meituan-Dianping.

Avec SoftBank comme ange gardien aux poches pleines, Grab croit en la stratégie du “winner takes all” et brûle massivement du cash pour prendre le plus rapidement possible des parts de marché. Grab multiple aussi les partenariats stratégiques et joint-ventures pour étendre son portefeuille de services, comme avec Agoda et Booking pour la réservation d’hôtels,  HOOQ pour la vidéo à la demande ou Mastercard pour éditer des cartes de paiement prépayées. A l’inverse de son flamboyant concurrent, Go-Jek prône une utilisation plus disciplinée de son argent avec une rationalisation poussée de ses coûts et une structuration pas à pas de ses activités. Alors que Grab mise sur les partenariats stratégiques, Go-Jek privilégie la stratégie de l’acquisition de start-up et partenaires spécialisés afin de mieux contrôler sa proposition de valeur et son expérience client.

A l’instar de Facebook qui s’inspire maintenant du modèle WeChat pour repenser son modèle, peut-être qu’Uber s’inspirera à son tour de ses alter-ego asiatiques. En intégrant ses services de mobilité et de livraison de repas au sein d’une même app, enrichie via des partenariats (Netflix et Spotify pendant les courses ?) et des développeurs tiers, Uber disposerait d’un solide point de départ. Est-ce que le modèle de la “Everyday Super App” lui permettra de trouver un jour la recette de la profitabilité ? L’avenir nous réserve sûrement des surprises…

A propos de l’auteur

Nicolas Cabanes est analyste chez Fabernovel où il effectue des recherches et des analyses stratégiques qui appuient la création de nouveaux produits et services numériques. Avant de rejoindre Fabernovel, Nicolas a travaillé chez Ubisoft en tant que Junior Product Manager au sein du studio dédié à la production de jeux sur mobiles. Il a également contribué au développement de la start-up Prêt à Pousser et accompagné un domaine indien de thés rares dans leur transformation digitale et stratégie d’innovation à long terme. Nicolas est diplômé de l’ESSEC Business School, où il a suivi le cursus de la chaire Media & Digital.

Photo d'ouverture : Firdouss Ross

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