Cette semaine se tiendront le sommet Tech For Good ainsi que le salon Viva Tech, le rendez-vous des startups et de l’innovation en France. TOM a profité de ce bouillonnement de nouvelles technologies, de levées de fonds et de pitchs pour s’interroger sur le rôle des entreprises de la tech dans l’évolution de notre société. Pour cela, nous avons interrogé un personnage énigmatique : le père Eric Salobir, prêtre dominicain et geek assumé. Il revient dans cette interview sur le rôle du think-tank Optic dont il est le président et sur la responsabilité des professionnels du Tourisme dans l’élaboration de voyages plus authentiques grâce à la technologie.


Qui est Eric Salobir ?
En deux mots, je dirais que je suis un prêtre geek. Ma vie spirituelle et celle des gens qui m’entourent ont de l’importance pour moi. Je m’intéresse aux connexions entre les personnes, au fait de créer du lien. C’est ce qui manque de nos jours. Les actions religieuses permettaient auparavant de créer ce lien. Il faut désormais chercher à le construire d’une autre manière dans notre société. Quant au côté geek, il me suit depuis l’adolescence. J’ai toujours voulu tester la dernière technologie qui sortait. J’ai toujours été fasciné par cette culture.
Finalement, il y a plus de points communs entre ces deux mondes que l’on ne le croit. On trouve le terme « communauté » à la fois dans l’open-source et dans la religion. L’évangélisation dans la tech a pour vocation à faire sa promotion sans chercher à faire du profit. On peut se dire « agnostique » sur certaines technologies. Ces deux aspects de ma vie s’enrichissent mutuellement, même si, bien sûr, le rythme peut être très différent.
Vous êtes président du think-tank Optic, quelle est sa mission ?
Notre objectif est de placer l’humain au cœur du développement des technologies. Nous voulons qu’elles soient au service du bien commun, qu’elles nous aident à bâtir une société dont on a envie. Une société plus inclusive, plus juste. Nous réfléchissons beaucoup à leur impact. Nous ne sommes pas des moralisateurs. Nous ne disons pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Il s’agit plutôt d’aider ces développeurs de technologies à prendre les bonnes décisions. Optic, c’est un réseau d’experts qui va aider à créer un impact positif en pensant « out of the box ».
Vous accompagnez les entreprises afin que les technologies ne suppriment pas l’humain mais l’augmentent. Comment transposez-vous cette idée dans le Tourisme ?
Si un agent de voyage dispose d’outils extrêmement puissants pour l’aider à trouver les meilleures solutions pour voyager, cela permet de créer une grande qualité de service. Certaines interactions peuvent passer par des chatbots lorsque la dimension de conseil n’est pas nécessaire. Mais je pense qu’il y a plein de choses à inventer entre le séjour réservé dans une agence et le vol sec réservé sur une plateforme en ligne. Cela peut se jouer dans les voyages sur-mesure par exemple. Il y a de la valeur ajoutée à créer. Pourquoi seuls les voyagistes de luxe parviennent à construire des expériences waouh ? Ne peut-on pas le démocratiser ? Peut-être que cela passe dans la collecte d’informations. Pas grâce à une grille qui serait la même pour tout le monde, mais grâce à des questions qui évolueraient en fonction des réponses précédentes. L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de déduire ce que souhaite un voyageur.
Je ne pense pas qu’une bonne expérience de voyage soit une question de budget. Je n’ai moi-même pas d’argent pour voyager à titre personnel de par ma qualité de prêtre dominicain. Mais ma fonction me fait voyager régulièrement. Je vais dans plusieurs endroits dans le monde où je peux séjourner dans des couvents. Quelque part, je loge chez l’habitant (rires). Cela me permet de découvrir la vie locale. C’est intéressant de voir l’évolution d’Airbnb dans ce domaine. Au départ il s’agissait de couchsurfing, puis le modèle a évolué pour proposer surtout des prix moins chers que l’hôtellerie. Aujourd’hui, la plateforme cherche à recréer du lien en proposant des activités locales. Les acteurs du Tourisme ont un boulevard de création devant eux, même s’ils sont frappés de plein fouet par l’automatisation. Je pense que les voyageurs cherchent davantage l’authenticité.
Comment proposer de l’authenticité quand le nombre de voyageurs ne cesse d’augmenter et que le Tourisme de masse est à son apogée ?
Je pense qu’il y a une responsabilité et une opportunité pour les professionnels du Tourisme. Il faut contrebalancer la baisse des coûts des billets d’avion par de la personnalisation et donc du sur-mesure. Faire en sorte que chacun puisse vivre l’expérience qui lui convient. Il y a un travail à effectuer dans la manière de le vendre et de marketer le voyage. Le fait de s’éloigner du Tourisme de masse profite à la fois à la population locale et aux voyageurs. Je pense que les professionnels ont une responsabilité dans la manière de concevoir leurs algorithmes de recommandations. En présentant « le Top 10 des restaurants », ils contribuent à ce Tourisme de masse. Il faut plutôt chercher à partager des « Top 10 des lieux originaux ».
L’intelligence artificielle et le Big Data fonctionnent sur le quantitatif. Mais le qualitatif est plus difficile à atteindre. C’est pourquoi il faut développer le multi-critères. Dire que tel restaurant est le meilleur de la ville n’a pas de sens. Tout dépend de ce que cherche la personne. Faire du qualitatif c’est donc faire de la personnalisation.
A trop vouloir faire de la personnalisation, les professionnels ne seront-ils pas confrontés aux problématiques autour de la vie privée ?
Je suis en contact avec une entreprise de la Silicon Valley spécialisée dans l’immobilier. Elle est en mesure de connaître le temps passé sur son site, ce que vous regardez, ce que vous lisez. Au bout d’une minute, elle est capable de savoir si vous êtes curieux ou si vous êtes un potentiel acheteur. Pourtant, vous n’avez donné aucune information. L’entreprise ne connaît pas vos revenus. La vraie question est plutôt la suivante : utilisez-vous les données pour le bien du voyageur ? Ou pour le faire dépenser plus ? Tout est affaire de transparence aujourd’hui. Il faut expliquer les prises de décision des algorithmes. Les professionnels du Tourisme pourront se démarquer grâce à ça. Ils doivent chercher à être « éthique by design ».
Vous avez aimé? Vous pourrez retrouver la version longue de cette interview dans la prochaine édition du MOOK qui sortira lors du salon IFTM en septembre prochain. Stay tuned.
Photo d'ouverture : Claudio Testa

