Après un tour du monde en blanc qui l’a amené à visiter 274 stations de ski, Armelle Solelhac, PDG de l’agence SWiTCH, a entrepris un tour du monde en bleu, de la Nouvelle-Calédonie aux Seychelles en passant par les Antilles. A partir de ses observations et analyses faites lors de ses périples, cette spécialiste des stratégies de mise en marché des destinations, qui a le voyage chevillé au corps, livre à TOM des pistes de réflexions sur le futur du tourisme.
L’organisation des espaces n’est pas un enjeu anodin. Dans un monde inondé de frictions, chacun a besoin de s’en libérer afin de retrouver plus de fluidité. L’une des manières de limiter, voire de supprimer les frictions consiste à optimiser et agencer les espaces. Le tourisme qui se dessine pour les 30 prochaines années sera un tourisme d’espace et non plus un tourisme de masse.
Fluidité et espace, deux notions clefs
La friction vient des autres et des espaces conçus trop exigus. Aujourd’hui, les espaces sont pensés différemment de ce qu’ils ne l’étaient auparavant car c’est un enjeu d’avenir pour le tourisme. Dominique Michaud, Directeur Régional Marriott Nouvelle Calédonie & Directeur Général Le Méridien* Nouméa, l’affirme, dans les années qui viennent « le tourisme passera d’un tourisme de masse à un tourisme d’espace ». Le tourisme de masse n’est pas tenable d’un point de vue sociétal, environnemental et parfois même économique, sans compter qu’il n’est pas en phase non plus avec les attentes des clients. A contrario, le tourisme d’espace est supportable à tous ces niveaux et a fortiori en phase avec les attentes actuelles et futures des clients. Le tourisme d’avenir est celui qui réussira à gérer les flux et créer des espaces d’intimité, notamment grâce à un agencement astucieux et harmonieux.
Seuls au monde
Les destinations qui auront du succès demain seront en effet celles qui arriveront à donner l’impression qu’un lieu est quasiment vide alors qu’il a atteint sa capacité d’occupation maximum. C’est ce qui est frappant quand on séjourne chez COMO**, à Parrot Cay, une île privée des Turks & Caicos. Bâti sur le principe du zen par sa créatrice, Christina Ong, c’est l’un des plus beaux hôtels et estates du monde. Alors qu’il est à plus 90% de sa capacité de remplissage, il donne l’impression de n’être rempli qu’à 20%. COMO opère sur toute l’île avec un hôtel d’exception et des « estates ». Ces derniers sont composés de propriétés appartenant à des propriétaires privés– qui comptent parmi eux, Dona Karan ou Bruce Willis – et dont COMO se charge de l’exploitation en leur absence. Si cette île est toute petite –le resort se traverse en 4 minutes– elle semble bien plus grande. Les espaces, l’architecture, la décoration intérieure, les chemins créés grâce à la végétation, etc. tout est fait, pensé et agencé de façon à ce qu’on ne croise presque pas les autres clients.
Certains consommateurs ont besoin de se sentir loin de tout et de la foule pour vraiment se détendre. Ils sont prêts à payer cher pour être seul au monde, tout du moins en avoir la sensation, expliquent Dant Hirsch, Regional General Manager Americas de COMO Hotels and Resorts, et Jordi Valles, Genreal Manager du COMO Parrot Cay. Bien sûr, ce type de lieu s’adresse à une clientèle d’une extrême discrétion.
Cultiver le silence
Positionnés haut de gamme, les hôtels Sofitel et les resorts Outrigger*** à Fidji réservent des espaces sans enfants aux adultes. C’est le cas des restaurants et des piscines. Un service de garde d’enfants y compris pour les bébés est proposé le temps d’un repas et certains restaurants des resorts sont réservés aux adultes sans enfants. De même, ces établissements comptent des piscines familiales ouvertes à tous et d’autres réservés aux plus de 16 ans, où la consommation d’alcool est permise, la programmation musicale et le niveau sonore adaptés, le mobilier et son agencement sont différents pour mieux répondre aux besoins spécifiques des vacanciers sans enfant. Le luxe, c’est aussi le silence.Outrigger Fidjiest un lieu silencieux, les déplacements au sein du resort se font exclusivement à pied ou en voiturette électrique de golf.
Le corollaire de la question de l’espace implique pour les professionnels du tourisme de jouer le rôle de modérateur des comportements des utilisateurs de façon à rappeler les règles de savoir vivre à tous et de s’assurer qu’elles soient bien respectées. Ainsi, si un client ne respecte pas les consignes, le personnel va gentiment les lui rappeler ! Pour sortir du lot, il est important que les prestataires et destinations comprennent que ce n’est pas aux clients entre eux de s’auto-réguler, mais que c’est à leur personnel de veiller au bien-être de tous. Ce n’est pas la technologie qui pourra modérer les comportements, c’est bien la présence humaine.
Penser la place du touriste
L’espace doit être non seulement pensé à l’échelle de l’établissement mais à une échelle plus vaste si on sort de l’hôtellerie. La question des déplacements se pose, les parcs nationaux américains qui contrôlent les flux à l’entrée et à l’intérieur des parcs l’ont bien compris en créant des circuits et des parkings de délestage sur les différents points de vue. Sur le bord des routes hawaïennes, on trouve des points spécifiques aménagés pour admirer le panorama sans bloquer la circulation. A Hawaï, la place du touriste est prévue dans le fonctionnement de la vie globale des îles.
Limiter l’espace à un nombre de personnes donné pour optimiser l’expérience de tous soulève une fois encore la question du courage des acteurs du Tourisme qui devront aller jusqu’au bout du concept et ne pas se contenter d’un à peu près. Reste la question de la rentabilité du « tourisme d’espace », car limiter le nombre de personnes impose souvent d’augmenter les niveaux de prix et donc de limiter l’accès à une certaine élite financière.
Le Tourisme de masse a vécu. Il n’est plus soutenable, ni souhaitable. Les nombreuses marches « anti tourisme » qui ont essaimé cet été dans les villes du vieux continent le démontrent. Elles dénoncent cette forme de tourisme prédatrice à tous les niveaux : tant sur l’espace des habitants locaux que sur l’environnement. Locaux comme touristes sont en quête de fluidité. Dans le futur, place à l’espace y compris dans des lieux exigus, et c’est bien là le challenge !
Notes :
*Le Méridien est une chaîne d’hôtels positionnée haut de gamme. Cette chaîne qui fait partie du groupe Marriott déploie des programmes à l’échelle du monde avec une cohérence de marque forte.
**COMOest une chaîne de luxe comprenant 13 hôtels et estates d’exception. Elle a développé un business model particulier en se chargeant de l’exploitation des propriétés autour de l’hôtel en l’absence de leurs propriétaires, notamment personnalités du business et du showbiz.
***Outrigger,chaîne hawaiienne au positionnement haut de gammeayant essaimé dans le Pacifique Sud et en Asie du Sud-Est.
Photo d'ouverture : Drif Riadh