La journée du mardi 23 mai du Forum Entreprendre dans la Culture était consacrée aux liens entre culture, numérique et innovation. Sur les bancs des Beaux-Arts, Pascal Brunet, Elsa Meyer, Bérengère Dastarac et Frédéric Purgal ont présenté l' intérêt du programme Europe Créative pour les nouveaux services culturels. Ces entrepreneurs ont ainsi exposé leurs projets et expliqué comment l'Europe a été un atout dans leur développement.
Europe Créative est un outil d'investissement face aux changements structurels liés à la transition numérique. Dans le cadre du Forum Entreprendre dans la Culture, qui se tenait du 22 au 24 mai 2017 à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, une table-ronde démontrait comment ce programme européen peut être un outil d’appui à l’innovation pour les acteurs culturels, dans le cadre de cette transformation digitale.
Pascal Brunet, Directeur chez Relais Culture Europe, animait cette conférence. Cette plateforme d’innovation sur l’Europe et la Culture remplit, en France, la fonction de Bureau Europe Créative de l’Union européenne. Il a introduit la table-ronde en soulignant l'entrée dans le post-numérique : « Arrêtons de parler de révolution numérique et posons nous la question des enjeux posés. Réfléchissons aux startups, aux opportunités nouvelles, au rapport à l’Art… » Selon lui, le contexte européen permet une approche cohérente : le Marché unique numérique (MUN) met l’Europe face à sa diversité. Mais également face à ses fractures.
De gauche à droite : Pascal Brunet, Elsa Meyer, Bérengère Dastarac et Frédéric Purgal.
Des changements de pratiques
Chez Arte, ce nouvel environnement numérique a eu des incidences sur les contenus. Avec le changement des usages et de consommation des œuvres, il a fallu passer d’un service linéaire à un modèle différent, a expliqué Elsa Meyer, Business Development Manager chez Arte, en charge de la plateforme numérique Educ'Arte. « La nouvelle génération consomme de moins en moins d’œuvres culturelles longues. Mais c’est le public de demain et notre cœur de cible. Nous nous sommes posés la question : comment attirer à nouveau ces jeunes ? », a-t-elle développé. La chaîne a ainsi opté pour des services plus ludiques et créatifs, axés sur l’hyper-flexibilité de diffusion — avec le replay, par exemple. Un autre enjeu se situe dans les usages illégaux, avec le visionnage de contenus accessibles sur Internet : « À nous de donner envie aux jeunes de se réorienter vers des services légaux. »

Frédéric Purgal est quant à lui Co-fondateur d’ArtofCorner VR Studio, qui produit des contenus en réalité virtuelle photoréalistes dans la Culture. Selon lui, le développement de nouveaux supports et de nouveaux outils implique de nouvelles approches. « Tout est à écrire », s’est-il enthousiasmé. Deux enjeux se dessinent. Tout d’abord, la maîtrise de l’aspect technique. Pour atteindre le public, il faut pouvoir proposer une expérience virtuelle d’immersion interactive, qui doit être la plus réaliste possible : « L’aspect technique n’est pas important qu’au niveau du support, mais également au niveau du contenu. L'expérience doit être parfaite », a-t-il déclaré. Ce n’est que la première brique, à laquelle s’ajouteront progressivement l’odorat, l’ouïe, le toucher. Pour le moment, ArtofCorner propose, par exemple, la reproduction exacte de l’atelier d’un artiste.
Le deuxième enjeu est la diffusion de cette technologie, avec la nécessité de toucher une audience. Une plateforme de contenus a ainsi été lancée pour télécharger des applications en VR et ce dans 32 pays différents. « C’est un outil de patrimoine qui peut toucher un public large », a continué Fréderic Purgal. Des lieux d'expérimentation VR, physiques cette fois-ci, sont également déployés. Et ils ont besoin de contenus. « Nous avons intérêt à prendre en compte les études sur les usages, car la réalité virtuelle comporte de nombreux enjeux de création. » Des enjeux dont s’est déjà emparé le gaming, notamment. En France, de nombreuses expériences à destination du grand public se tiennent. L’entrepreneur cite ainsi le site cultureVR.fr, qui répertorie les créations françaises en la matière.

Pour Bérengère Dastarac, Fondatrice de la plateforme NOWAVE SVoD, la problématique se centre plutôt autour de l’abondance apportée par le numérique. Son site, lancé en janvier 2017, propose des films rares à la demande. Il cible les millennials, désintéressés du cinéma dit culturel et déçus de l’affluence grandissante des contenus. « Nous souhaitons guider le choix du spectateur, plutôt que de laisser faire un algorithme », a-t-elle exposé. Pour attirer ces digital natives, l’entreprise a proposé à un panel de personnes de tous les milieux susceptibles de les inspirer — graffeurs, musiciens, artistes — de réaliser une sélection de films. Dans la masse, les millennials ont ainsi l’impression d’être au cœur du processus. « Des utilisateurs impliqués, cela forge une communauté forte. La curation est une nécessité », a-t-elle ensuite énoncé. Quant à la concurrence potentielle des sites comme Tënk et ses documentaires d’auteurs, Bérengère Dastarac a répondu : « Plus nous serons nombreux, plus nous pourrons conquérir le marché de la SVoD et appréhender de façon différente la circulation des œuvres. »

L'Europe, appui juridique
Mais si le numérique implique des transformations dans les usages, il entraîne également de grands changements dans le cadre juridique. Chez Arte, il a fallu changer les contrats pour s’approprier les contenus. Une plateforme en ligne comme Educ'Arte représente cependant de nouvelles sources de revenus pour les ayants droit, selon Elsa Meyer. Pour Bérengère Dastarac, la spécificité de son site nécessite un travail de fourmi, avec des négociations directes avec les productions.
Le projet européen permet de déverrouiller ces enjeux juridiques. « La machine européenne est une machine à faire du droit, mais elle permet d’accompagner l’innovation », a complété Pascal Brunet. Si Europe Creative n’apporte pas des financements à proprement parler, elle supporte la mise en place d’expériences, notamment dans les musées. Ces derniers, qui se sensibilisent et se forment progressivement à la technologie, sont plus ouverts à la coopération : « C’est ce consortium européen qui permet de pérenniser le projet », a déclaré le Directeur de Relais Culture Europe. Pour une petite entreprise, l’appui d’Europe Creative ouvre des opportunités de partenariats. L’expérimentation de NOWAVE, par exemple, qui repose sur un modèle économique d’abonnement, a été rendu possible par cette initiative.
Frédéric Purgal a finalement conclu la conférence : « L’approche européenne est importante dans les musées, ce qui permet de nombreuses opportunités de partenariats. Il existe peu de leaders du numérique en Europe. Les fabricants de casque, notamment, se trouvent tous en Asie. Mais nous constatons un réel manque de contenus. L’Europe est un véritable terreau dans le domaine. »