Pascal Malotti, Directeur de la Communication et du Marketing de Valtech France était au Consumer Electronics Show 2016 (CES) à Las Vegas en janvier dernier, le plus grand salon au monde consacré à l'innovation technologique et électronique grand public. Pour TOM, il revient sur les innovations à fort potentiel pour l'industrie.
Pascal Malotti,
Directeur de la Communication et du Marketing de Valtech France
Qu'avez-vous vu au CES qui pourrait intéresser le secteur du Tourisme ?
Tout d’abord, les innovations liées à la mobilité. Tout ce qui concerne les objets connectés ou à la voiture est potentiellement intéressant pour le Tourisme. Nous n’avons pas vu de startup spécialisée dans le Tourisme, mais il ne faut pas oublier que le CES est avant tout une foire électronique où l’on vient présenter du matériel. Les exposants présentent donc des drones, des imprimantes 3D, des objets connectés. On constate que la notion de ce qu’est un produit, un objet, un service a évolué et que tout cela devient de plus en plus complexe. Les innovations sont donc liées au Tourisme indirectement. Seul contre-exemple, la start-up Good Morning Planet qui propose de guider les voyageurs en fonction de leurs destinations.
Que pensez-vous de la réalité augmentée et virtuelle ?
Il y a déjà de nombreux exemples de réalité augmentée dans le monde du Tourisme : le fait d’être dans un musée et de recevoir des informations qui se superposent sur le lieu dans lequel on est ou sur une œuvre par exemple. Chez Valtech, nous avons lancé une expérience innovante pour un fabricant de cuisine très haut gamme (Thermador, ndlr). Pour de futurs clients, nous proposons une expérience immersive : être dans un contexte de téléréalité avec un chef cuisinier leur présentant une recette dans la cuisine en question. Cela permet de mettre en contexte une cuisine très coûteuse, que le public ne peut essayer au moment de l’acte d’achat. Il s’agit donc d’offrir un aperçu de ses possibilités en termes d’usages grâce à un contexte. Pour le Tourisme, et cet exemple n’est pas anodin, je pense que nous allons chercher – la réalité augmentée dans un contexte particulier et la réalité augmentée à distance – à recréer ce contexte de voyage, de mobilité et d’expérience.
Trois casques virtuels se démarquent avec des prix contrastés : Oculus Rift, HTC Valve et Samsung Gear VR. La barrière pour leur adoption à grande échelle est-elle encore liée aux prix ? Ou – car il faut savoir que ces casques nécessitent également un PC suffisamment puissant et adapté – au matériel ?
Exact, c’est extrêmement restrictif. À l’heure actuelle et avec leurs usages associés, j’ai du mal à penser que les utilisateurs soient prêts à débourser 599 euros pour un casque Oculus Rift. De plus, il nécessite une manette Microsoft en lien avec un environnement PC de type gaming. L’investissement reste donc très coûteux. Pour les stratégies de marques, elles sont différentes les unes des autres : Oculus Rift mise sur une version luxe des casques de réalité virtuelle, Samsung se positionne sur un marché moins premium, comme ils le font avec leurs smartphones. Je pense qu’Apple doit travailler actuellement en secret sur des sujets de ce type ; mais par rapport à la cohérence de leur écosystème, tenter de le remettre dans un contexte plus ‘smartphone’. L’environnement qui entoure cette technologie restreint à l’heure actuelle son usage auprès de professionnel du Tourisme. Néanmoins, le produit a beaucoup à offrir en termes d’immersion.
Il y a quelques années, les Google Glass s’annonçaient comme l’une des technologies phares de notre avenir proche. Le projet est-il abandonné ? Les wearables (montres et bracelets connectés) ont-ils repris leur place ?
Pour ce qui est des Google Glass, il s’agit d’un projet mort-né. Et cela ne vaut pas dire que c’est fini car on parle d’une entreprise aux ressources financières exceptionnelles. Nous avons eu un flot d’informations contradictoires à ce sujet : Google a fermé tout l’écosystème média social des Google Glass (compte Twitter, Facebook…) récemment, alors que nous avions des rumeurs annonçant une nouvelle version. Donc on peut affirmer que oui, le projet est abandonné. Mais les Google Glass font partie de la réalité augmentée et auraient pu potentiellement être un outil de découverte. Je pense qu’il y avait tout de même un problème sur le produit. À mon sens, le seul acteur sachant associer un design de produit qui intègre du matériel et du software, c’est Apple. En revanche, Google sait faire du software mais a des difficultés concernant le hardware. Cela ne s’invente pas, c’est dans sa culture : Google vit actuellement grâce à la publicité. Il est donc difficile de s’improviser fabricant du jour au lendemain. Concernant pour Apple, c’est ancré dans son histoire. Autre exemple, le projet Titan chez Apple (voiture autonome prévue pour 2019, ndlr) connaît lui aussi des difficultés. Par rapport à cet ensemble, les wearables peuvent s’avérer utiles par rapport à des disciplines comme le fitness, le bien-être ou même la quête de découverte. Pour l’heure, beaucoup de choses simplifient déjà l’organisation d’un voyage : des applications sur smartphones permettent d’avoir des informations contextualisées, de connaître des détails en temps-réel, etc. On voit déjà des outils facilitant l’expérience du voyage et allant même jusqu’à l’enrichir. Et sur ce dernier point, l’enjeu de la réalité augmentée et virtuelle doit encore prouver un certain nombre de choses.
Le traducteur de poche Logbar peut-il en illustrer le propos ?
Oui. Pour en revenir aux innovations, ce traducteur instantané répond à un besoin. Avec un format simple et petit, cet accessoire aide le voyageur qui ne sait pas parler une langue. L’expérience est alors très importante. Je pense également aux hôtels Marriott qui vont mettre à disposition de leurs clients des casques de réalité virtuelle afin de les inciter à visiter d’autres hôtels de l’enseigne. De mon point de vue, il y a une appétence du public pour ce genre de choses. Par contre, il peut y avoir une érosion très rapide : cela ne peut parfois que marcher à un instant T… Et je vous dis cela en rapport avec le projet lancé pour Thermador : en trois mois, nous avons eu deux mille personnes qui ont accepté de regarder ces vidéos de trois minutes. Mais le but était essentiellement marketing. En ce qui concerne le voyage, nous sommes dans des situations de découverte et même de 'fragilisation' par rapport à notre quotidien : ces outils aidant à la relation et qui nous confortent ont alors beaucoup de valeur. Mais ils doivent prouver leur attrait.
Des applications de paiement se développent comme Coin et Mastercard, mais aussi comme le « screen paiement ». Ont-ils un potentiel ?
Indéniablement. Cela va faciliter la vie du consommateur et il y aura de plus en plus de solutions. Pour l’instant, il y a l’Apple Pay, Google avec son Android Pay… Il existe différentes techniques comme le NFC ou encore d’autres systèmes d’appareillage. Quelle que soit la solution employée, l’important reste le 'customer-centricity' : les entreprises cherchent à déployer des réponses universelles autour du client pour en faciliter et en répandre l’usage. Pour l’application de paiement Starbucks, dont je suis addict [Rires], son usage n’est pas disponible partout ! Au-delà de cette réalité, la démocratisation du déploiement peut aussi lever un frein psychologique. Et sur les applications de paiement sans contact, nous sommes en pleine phase de maturation. On voit d’ailleurs les TPE [Terminal de paiement électronique] devenir accessible dans une majorité de magasin.
Quant à la robotique avec notamment Robot Pepper de Softbank ou Buddy de Blue Frogs Robotics : quels sont leurs usages actuellement ?
Ils restent très frustres dans leur apparence et dans leur motricité. Par contre, ils sont de plus en plus efficaces pour reconnaître nos expressions. Quelques start-ups travaillent actuellement sur les problématiques de l’intelligence artificielle et sur la capacité à mesurer des émotions comme ‘Emotient’ basée à San Francisco. Elle aurait d’ailleurs été rachetée par Apple ! Le Robot Pepper semble quant à lui plus destiné à des logiques de ventes assistées en magasin, où il interagit de manière subtile et intelligente avec le consommateur. Son utilisation peut s’envisager dans le Tourisme…
Pourrions-nous imaginer un mariage entre la robotique et la domotique ?
En ce qui concerne la domotique, cela met énormément de temps à être développé. Je voudrais juste rappeler que Bill Gates dans son livre des années 90, parlait déjà de sa maison connectée. Donc inévitablement, la maturité technologique va permettre de prendre leur essor. Je répondrais donc oui… Mais, honnêtement, d’ici seulement cinq ou dix ans. On nous parle beaucoup de la maison connectée mais depuis dix ans, on en a peu vu. Le frigidaire du futur, nous prévenant de ce qui en rentre et de ce qui en sort pour nous assurer une parfaite gestion des stocks et une bonne logistique, n’est toujours pas arrivé. Mais il faut relativiser avec le fait qu’au CES, il y avait des frigos de ce type dont un était doté d’une tablette Android. Cela peut arriver mais l’horizon semble hésitant… Enfin, avec l’essor des robots aspirateurs et des objets connectés, il semble que ce mariage en soit le croisement naturel.
Le frein à tout ceci serait donc de prouver l’utilité de telles innovations en s’adaptant aux supports existants ?
À mon sens, il y a un double frein. Le premier est économique car pour innover, on passe par des stades de maturations différents. Pour l’Oculus Rift, entre sa première présentation au CES 2014 suite à une campagne Kickstarter et maintenant, après son rachat par Facebook pour 2 milliards de dollars, les choses évoluent. Avant d’atteindre une certaine économie d’échelle où l’on peut rendre le produit accessible au consommateur, il faut être capable d’en industrialiser le processus de fabrication. Et pour ce faire, il y a toujours des délais. En second frein, les usages sont extrêmement importants : ce sont les consommateurs qui auront toujours le dernier mot. On voit bien qu’en termes de fonctionnalités et de nouveautés technologiques, le phénomène créatif et productif s’accélère. Mais si le consommateur décide que cela n’a aucun intérêt au quotidien, ce dernier ne l’acceptera pas. Je pense qu’il s’agissait précisément du problème des Google Glass tout comme les casques bluetooth permettant de ne pas avoir la gêne du téléphone à l’oreille. Ils existent depuis déjà dix ans et cela n’a jamais vraiment pris. De plus, pour les Google Glass, la question de la vie privée se posait. Je pense surtout que nous sommes dans un monde où le consommateur est de plus en plus averti, mature et intelligent, grâce à Internet. Il est certain qu’il y aura peu de vainqueurs, mais que lorsqu’un usage va prendre, il atteindra rapidement des stades de massifications importants dans la population.