Docteur en informatique, le Président et Chief Science Officer de Sépage, Milan Stankovic, nous invite à prendre de la hauteur sur l’innovation, souvent basée sur des connaissances très anciennes. Selon lui, l’économie numérique entre dans une nouvelle ère qui va profondément changer l’apparence d’Internet, l’expérience que l’on a avec les interfaces et, in fine, la manière de faire du commerce.
Quelle vision portez-vous sur l’innovation dans votre domaine de recherche, l’informatique ?
L’informatique est une science très ancienne -en tant que science d’organisation de l’information, elle existait déjà au temps de la bibliothèque d’Alexandrie- qui a pourtant eu un impact comme peu d’autres sciences sur une échelle de temps très courte, en quelques décennies seulement. C’est, je crois, ce qui la rend si fascinante. C’est aussi un domaine très empreint d’idéalisme. On a d’abord vu des gens utiliser les mathématiques dans le but de rendre les machines intelligentes. Le film 'Imitation Game' illustre parfaitement cela. Plus tard encore, des scientifiques de l’après-guerre ont collaboré avec l’un des pères fondateurs de la bombe atomique. Ils se sont dits qu’après la Seconde Guerre mondiale, il fallait faire avancer l’humanité. L’idée du Web est née dans ce contexte.
« Ada Lovelace, fille de Lord Byron, est une pionnière de la science informatique. Elle est principalement connue pour avoir réalisé le premier programme informatique, lors de son travail sur un ancêtre de l'ordinateur : la machine analytique de Charles Babbage. » Source : Wikipédia
La France n’est d’ailleurs pas en reste dans ce processus historique. Peu de gens le savent, mais le Web est né en France. Le problème, c’est que l’on enseigne l’informatique comme une sous-branche des mathématiques et c’est regrettable. Nous sommes très bons, mais il est dommage que nous ne soyons pas complets. Nous avons oublié la composante humaine. Il est ainsi frappant de voir la relative absence de femmes dans nos écoles d’informatique. Pourtant, le premier développeur était une femme et c’était la fille du poète Lord Byron.
Pour revenir à la question, je constate que dans le Web, de nombreuses innovations actuelles sont souvent hâtivement considérées comme telles alors qu’elles reposent sur des technologies relativement anciennes. En 1969, Doug Engelbart, un pionnier de l’informatique moderne, a présenté un éditeur de texte qui permettait de modifier des textes de manière synchrone –il y avait donc deux curseurs à l’écran- et de sauvegarder les modifications en ligne. Une caméra permettait également aux deux personnes de se voir en ligne. Ils devaient simplement se téléphoner car ils ne parvenaient pas encore à envoyer le son. Bref, en 1969, les concepts clés derrière Google Docs et Skype existaient déjà !
Vous dîtes qu’en 2015, on devrait pouvoir aller plus loin en termes d’innovation. Pourquoi ?
Derrière le langage sophistiqué des acteurs technologiques du Web se cachent en fait des technologies qui ont, depuis leur origine, assez peu évolué dans leurs fondements. Derrière certains algorithmes très connus se cachent en fait des formules simples, bien connues des mathématiciens depuis plusieurs siècles. Jusqu’à récemment, les acteurs du Web ont pu se satisfaire de ces technologies : la croissance du Web était assurée par celle de la population ayant accès à Internet elle-même. Aujourd’hui, la situation se stabilise : en Occident, le taux d’équipement informatique des ménages a atteint un plafond et nous vivons déjà dans un monde à quatre milliards d’internautes. Cela explique d’ailleurs la volonté de Google et de Facebook de faire croître encore ce chiffre en donnant l’accès à Internet à des populations reculées, via des drones ou des ballons.
Google va tester ses Ballons stratosphériques en Indonésie.
Pour gagner des points de croissance, les acteurs du Web vont devoir se remettre à innover. Je pense notamment aux progrès à accomplir en termes de personnalisation qui explique l’intérêt soudain pour les technologies du Web Sémantique permettant de créer des sites intelligents. Ces technologies sont pourtant connues depuis des années dans les milieux académiques, mais ce nouveau bond en avant technologique les a propulsés sous la lumière. Voila pourquoi je pense qu’en 2015, on peut aller plus loin. C’est sous la contrainte que naissent les innovations les plus remarquables.
Jusqu’où, selon vous ?
Mark Zuckerberg dit qu’il va travailler sur la télépathie. Je pense que, sans aller jusque là, on parviendra dans un futur très proche à avoir l’information avant même d’avoir conscience que l’on en a besoin.
Le marché de la robotique de services explose. Pensez-vous, qu’à terme, les robots vont nous assister dans la vie quotidienne ?
Oui, il y en aura mais peut-être pas autant qu’on le pense. Quand on interagit avec un individu, le cerveau émet une charge cognitive plus importante que si on s’adressait à une interface. On interprète tout et le cerveau doit réaliser de très nombreux calculs : j’écoute, je regarde, je réfléchis à la manière dont je vais m’exprimer pour me faire comprendre, etc. Vous remarquerez qu’au bureau, une journée de réunions est souvent plus éprouvante qu’une journée derrière un écran ! Par conséquent, je ne pense pas que les échanges –notamment commerciaux– se feront avec des robots car la charge cognitive est trop grande. Ces agents virtuels peuvent apporter de la pédagogie et aider dans l’acte d’achat, mais les interfaces simples à bouton vont perdurer pour les actions simples. Sinon, Amazon aurait depuis longtemps mis en place ces agents !
Comment va évoluer le moteur de recherches de Google, selon vous ?
Google veut monétiser toute sortie de son moteur. Aujourd’hui, il fournit une énorme valeur à l’utilisateur et l’entreprise va vouloir satisfaire de plus en plus nos besoins. Avant, il fallait cliquer sur le lien de Wikipédia pour connaître la date de naissance d’un acteur. Aujourd’hui, il n’y a plus besoin de cliquer puisque les informations apparaissent dans la fenêtre de droite. Il en est de même pour la réservation d’hôtel. L’enjeu est donc de mieux qualifier la demande pour mieux orienter l’internaute, surtout s’il s’agit de quelque chose de payant.
Nous allons vers une structuration du Web, d’où l’exigence de Google vis-à-vis des sites mobiles qui doivent soigner leur design pour être référencés. Avant, on avait des « pages perso ». Maintenant, on est présent sur de nombreux sites comme les réseaux sociaux. Google, Criteo et les autres travaillent sur l’intention. Si vous tapez par exemple « Rihanna », on ignore quelle est votre intention. Mais selon le contexte, votre localisation et votre historique, on peut délivrer de l’information sur sa biographie, ses dernières actus, ses chansons ou vous orienter vers la billetterie. Ceci va permettre à des interfaces comme Google de proposer des actions : acheter, écouter, lire les news… De même, si vous indiquez « Australie » dans le moteur de recherche, est-ce pour voir un documentaire, vous renseigner sur le pays, les vols ou organiser un voyage ? De nombreux internautes utilisent Chrome et comme on est de plus en plus souvent logué, nos résultats de recherche vont être de plus en plus personnalisés.

Du coup, que devraient faire les sites du Tourisme, selon vous ?
Ils doivent se transformer pour faire face à la centralisation. Dans 10 ans, les sites de Tourisme tels qu’on les connaît n’auront plus le même visage. Je pense par exemple que Promovacances devra proposer un inventaire de voyages et de reportages sur lequel on passera du temps avant de passer à l’achat. Bien entendu, cet inventaire sera entièrement personnalisé : on parviendra à générer autant de versions de sites que d’utilisateurs. Les prochaines générations d’internautes ne comprendront pas les sites d’aujourd’hui qui sont finalement de vastes catalogues de produits dans lesquels il faut rechercher l’information pertinente. Lorsque l’on cherchera un week-end à Barcelone, Google nous proposera des news, des avis ou de s’offrir un voyage… Comme Google connaît nos préférences, le choix sera moins vaste et plus simple. Si on achète un billet d’avion, on nous proposera avant tout autre option une place près du hublot, par exemple. Donc on ira sur un media intelligent tel que Promovacances et on achètera via Google. Ce dernier va déposséder les sites d’une part de leur trafic, mais les sites du Tourisme seront peut-être gagnants.
Le commerce va donc entrer dans une nouvelle dimension…
Il faut voir Uber comme l’e-commerce de nouvelle génération. J’accède à mon chauffeur en un clic et il est payé après un autre clic. C’est rudimentaire. Aujourd’hui, il y a énormément de critères redondants pour faire un choix et cela va disparaître. Forcément, Sépage s’est aligné sur cette vision. Cette interview est initialement parue dans le MOOK #3.
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